"Dovrefjell, au royaume des bœufs musqués" par André Brocard
Canon EOS 7D MARK II - Sigma 120-300 mm f/2.8, à 420 mm, 1/640 s à f/5.6, 640 ISO.
Au printemps 2015, au mois de mai pour être plus précis, avec ma compagne, nous nous sommes rendus dans le parc national du Dovrefjell en Norvège. Ce parc est le royaume du boeuf musqué e vais vous raconter ma rencontre avec cet animal impressionnant
Arrivés au camping de Magalaupe situé entre Dombas et Oppdal en fin d’après midi, nous demandons des renseignements. On apprend qu’en raison des fortes chutes de neige de l’hiver et d’un printemps tardif, les boeufs descendent dans la vallée pour se nourrir. Certains ont été vus en face de la station biologique de
Kongsvoll. L’endroit est bien connu des photographes et c’est le départ d’une des pistes qui mène au plateau et à un refuge de montagne. Nous nous y rendons immédiatement.
Premier contact
Il nous a suffi de traverser la rivière Svåne et de passer sous la ligne de chemin de fer pour les voir. Ils sont là, au nombre de quatre, dans une prairie occupée habituellement par des animaux domestiques. Ce sont des mâles, reconnaissables aux cornes qui couvrent tout le front à l’exception d’un espace de quelques millimètres. La joie est grande de les voir même si cela a été un peu trop “facile”. Ne boudant pas mon plaisir, je déclenche…Les conditions de prise de vue ne sont pas bonnes. Les clôtures du champ, les caténaires
de la voie ferrée et des pylônes électriques sont bien présents. Le cadrage est important…
Affrontement entre mâles
Tout en me déplaçant sur le chemin qui longe le pré, j’observe à plusieurs reprises que lorsque deux mâles se croisent, ils s’affrontent. Tout d’abord ils s’observent, font quelques pas en arrière et ils se lancent l’un contre l’autre. La violence du choc et le bruit qui l’accompagne sont très impressionnants. Cependant, de tels affrontements sont possibles car leur boîte crânienne est très solide et les cornes qui ornent le front les
protègent de ces assauts.
Comme la période de rut n’est pas encore commencée, ils le font une ou deux fois puis reprennent leur
recherche de nourriture. Celle-ci se constitue principalement d’herbe et de saule nain. En fait, il s’agit dans ce champ des vaincus des luttes du rut précédent. Ils ne se mélangent pas aux hardes comprenant un taureau adulte, des femelles et des jeunes de l’année ou des années précédentes.
Paysages du Dovrefjell.- Canon EOS 7D Sigma 18-125 mm à 25 mm, 1/800 s à f/8, 160 ISO.
Jeune, reconnaissable à la forme des cornes et aux poils blancs entre elles.© André Brocard
Canon EOS 7D MARK II Sigma 120-300 mm f/2.8 à 420 mm, 1/1300 s à f/4.5, 500 ISO.
Affrontement sous la neige. © André Brocard
Canon EOS 7D MARK II, Sigma 120-300 mm f/2.8 à 270 mm, 1/200 s à f/5.6, 1250 ISO. Image&Nature 45
Proximité non voulue avec un mâle qui dormait… et qui m’a chargé. © André Brocard
Canon EOS 7D MARK II, Sigma 120-300 mm f/2.8 à 250 mm, 1/500 s à f/4, 320 ISO.
Légende à rédiger. © André Brocard
Canon EOS 7D, Sigma 18-125 mm à 110 mm, 1/320 s à f/5.6, 100 ISO.
L’information concernant le danger qu’ils peuvent représenter est partout bien visible. Toutefois, leur attitude de gros ruminants poilus ferait presque oublier cette menace. Robert Gessain dans son livre OVIBOS* écrit
« On serait tenté d’approcher cet animal, image de la passivité paisible, d’aller toucher son extraordinaire fourrure… » Toutefois, ne vous y fiez pas. Pour avoir une meilleure lumière et éviter certaines perturbations
déjà citées, je décide de longer le bord du champ par le petit bois qui le jouxte pour ne pas être vu.
Presque à chaque pas, je vérifie qu’il n’y a aucun animal devant, derrière ou dans le bois. Tout va bien… il n’y a rien. Je fais trois photos et j’entends un petit bruit…Qui est-ce ? Je me retourne, un boeuf musqué mâle adulte est à moins de 15 m, un peu au-dessus de moi. Il devait dormir et mon odeur ou le bruit de mes pas l’ont réveillé. Il me regarde mais sans aucune manifestation d’agressivité. Il ne gratte pas le sol, n’émet aucun son. À la course, il va plus vite que moi donc pas de geste brusque.
Je lève doucement l’objectif, je dézoume et je fais trois photos. Au moment de la quatrième, il tourne juste sa tête à droite puis à gauche (je sais maintenant que c’est mauvais signe) et je ne vois plus que sa tête dans le viseur. Je me lance sur la gauche, parcours une dizaine de mètres avant de chuter. Allongé sur le sol humide et couvert de branchages avec les deux APN, je ne dois pas avoir fière allure. Tant bien que mal, je me mets sur les genoux et nous nous observons. Il est descendu de son promontoire et me regarde à travers les basses branches d’un bouleau. Une seule photo dans cette situation basse (moins provocatrice) et je repars en dehors de son territoire… C’est sans doute la plus grande émotion que j’ai pu ressentir jusqu’ici avec un animal. Reste une question : le boeuf musqué fait-il comme l’éléphant une première attaque d’intimidation
ou serait-il venu jusqu’à moi ? Je ne connais pas la réponse et ne chercherai pas à le savoir…
Deuxième jour
Le matin de ce deuxième jour, la météo n’est pas favorable, pluie et neige au programme. Si les boeufs ne craignent pas le froid jusqu’à – 50°, ils sont très sensibles à l’humidité. Seul un gorge bleue, tout aussi mouillé que moi me fait une petite visite. L’après-midi, le vent a chassé les nuages. J’y retourne et il n’y a rien dans le champ.
Paysages du Dovrefjell. © André Brocard
Canon EOS 7D, Sigma 18-125 mm à 25 mm, 1/800 s à f/8, 160 ISO.
*Ovibos, La grande aventure des hommes
et des boeufs musqués de Robert Gessain.
Portrait… © André Brocard
Canon EOS 7D MARK II, Sigma 120-300 mm f/2.8 à 350 mm, 1/250 s à f/4, 2000 ISO.
Plateau du Dovrefjell désolé avec 4 silhouettes au loin. © André Brocard
Canon EOS 7D MARK II, Sigma 120-300 mm f/2.8 à 420 mm, 1/8000 s à f/4, 400 ISO.
Mâle rassuré se couchant. © André Brocard
Canon EOS 7D MARK II, Sigma 120-300 mm f/2.8 à 350 mm, 1/1600 s à f/4, 640 ISO.
C’est l’occasion de monter sur le plateau où je peux observer de très loin, trois adultes et un veau. Ils se dirigent vers l’est, en direction de la E6, pour trouver de la nourriture dans la vallée. Espérant les revoir, je reprends la route en direction d’Oppdal. En scrutant aux jumelles les rares champs qui longent la rivière, une harde est visible. Les conditions d’approche sont difficiles et je suis toujours à découvert. La prise de vue en contre-plongée ne facilite pas les choses. J’approche de deux jeunes (reconnaissables à la tache blanche
entre les cornes et à la forme de ces dernières). En effet, celles-ci ne sont pas encore plaquées sur les côtés de la tête et les pointes, pas tout à fait noires ne se redressent pas vers le haut. Les souvenirs de la veille sont encore bien présents et lorsque les boeufs se relèvent, il est temps de partir…
Treize jours plus tard, j’y reviens…
Me voici de retour à Kongsvoll, Il est 18 h quand j’arrive. Dans le champ, quatre bœufs sont présents mais assez loin du chemin. J’en profite pour me mettre dans un semblant de haie et les observe. Ils broutent et l’un d’eux se rapproche de moi. Pas un mouvement de ma part et le boeuf ne me remarque pas… Arrivé
à dix mètres de ma position, le boeuf s’arrête, Relève la tête, et trace un demi-cercle en humant l’air puis fixe sa tête dans ma direction. Il se fige… Lorsqu’il incline la tête, je n’attends pas la suite et pars dans le sentier
en position basse. Le lendemain, un seul est allongé. J’emprunte le chemin qui mène au plateau mais je n’y aperçois rien. Départ en direction d’ Oppdal où lors de mon premier séjour, j’avais repéré une passerelle suspendue sur la Svåne un peu avant que la Stølåa ne s’y jette, à environ 10 km au nord de Kongsvoll.
À l’aide des jumelles, j’en aperçois au loin sur le flanc de la montagne. En compagnie de mon ami Jean-Pierre Frippiat qui m’a rejoint dans la matinée, nous grimpons à leur rencontre. On traverse la rivière puis la voie ferrée. Après la traversée d’un champ, le parcours n’est qu’une succession de monticules entrecoupés d’éboulis couverts de mousse. Sur les sentes que nous empruntons, nous trouvons accroché aux arbustes de la bourre abandonnée là par les bœufs. Cette fourrure douce et chaude, longue de 6 ou 7 cm est abondante.
Chaque année cette toison d’hiver est renouvelée contrairement aux longs poils (les jarres) qui la recouvrent.
À un moment, il ne nous est plus possible de progresser. Nous prenons des photos du Mâle s’alimentant dans la vallée.
© André Brocard Canon EOS 7D MARK II, Sigma 120-300 mm f/2.8 à 250 mm, 1/1000 s à f/4, 320 ISO.
Trois adultes et un veau à flanc de montagne.
© André Brocard Canon EOS 7D MARK II, Sigma 120-300 mm f/2.8 à 420 mm, 1/800 s à f/4, 200 ISO.
Quand deux mâles se croisent, ils s’affrontent.
© André Brocard Canon EOS 7D MARK II, Sigma 120-300 mm f/2.8 à 310 mm, 1/2000 s à f/4, 640 ISO.
Quatre générations réunies.
© André Brocard Canon EOS 7D MARK II, Sigma 120-300 mm f/2.8 à 310 mm, 1/800 s à f/5.6, 640 ISO.
groupe aperçu et qui se compose de trois adultes et d’un veau de l’année. L’environnement sur ce flanc
de montagne est superbe. Malgré un printemps bien avancé, les bouleaux sont encore dépourvus de
feuilles. En regardant sur la gauche, nous apercevons des animaux couchés. Nous nous réjouissons de les voir de si près lorsqu’apparaît à une vingtaine de mètres un grand mâle. Il nous observe sans que l’on sache depuis combien de temps.
Doucement, sans geste brusque, nous nous abaissons puis reculons jusqu’à la limite du piton sur lequel nous sommes. Cela semble le satisfaire et il va se mettre entre nous et le reste de la harde. Il manifestera quand même son agacement en remuant sa tête dans les myrtilliers, au point d’en avoir une branche accrochée à une corne. Ils nous ont repérés !
Les membres de la harde ne savent plus quelle attitude adopter. Ils se redressent, nous observent et hument l’air. Le petit groupe séparé aperçu au loin et comprenant des femelles et un veau nous a aperçus et souhaite rejoindre le groupe. Arrivés sous notre vent, ils nous sentent et prennent la fuite. Ils courent alors au loin avec comme le précise R. Gessain * : « c’est vraiment un beau spectacle de les voir bondir avec une si grande agilité là où l’homme aurait le plus grand mal à mettre un seul pied. » Une femelle, reconnaissable au pelage entre les cornes stoppe, son veau la rejoint. Elle hume l’air une dernière fois puis s’enfuit. Elle galope en ces
lieux constitués de cailloux plus ou moins gros, couverts de mousse sans jamais perdre l’équilibre.
Le reste de la harde sur son piton ne sait plus comment réagir. Ils nous observent puis regardent en direction du mâle. Ils se déplacent et nous offrent des images toujours renouvelées. Le temps passe sans autre manifestation et sans bruit. Le chef du harem se couche, les jeunes font de même, les veaux de l’année prennent la tétée. La tranquillité revient. Nous décidons de partir sans bruit avec dans les yeux de magnifiques images et de grandes émotions en souvenir… ■
Fiche d’identitéde l’animal :
Le boeuf musqué, Ovibos muschatus ou muskox en anglais ou moskusokse en danois est malgré son nom une espèce de caprinés. Le boeuf musqué est un animal massif protégé par une longue toison très isolante.
Sa laine est plus fine que le cachemire. Les jards de la couche externe de la toison sont longs de 60 cm et touchent le sol. Le boeuf musqué est appelé omingmak par les Inuits, ce qui signifie « l’animal dont la
fourrure est comme une barbe ». • Hauteur au garrot : 1,4 m • Longueur : 2,5 m • Poids adultes mâles : environ 315 kg • Poids adultes femelles : environ 215 kg • Force de frappe lors des combats : environ 950 kg ■
Lecture :
Avant de partir, lecture de « Norvège, Finlande, Suède, 20 ans de prospections naturalistes » de Pascal Etienne aux éditions Biotope. Un grand nombre d’informations très utiles données par un passionné de nature et avec de grandes connaissances de ces pays. ■
Matériel utilisé :
• Canon 7D Mark II • Canon Eos 7D • Objectifs Sigma 120-300 mm f/2,8 • Extendeur Canon x 1,4 • Sigma 18-125 mm. • Pas de trépied, ce qui permet d’être beaucoup plus réactif. ■
Mâle, gardien de la harde montrant sa mauvaise humeur.
© André Brocard Canon EOS 7D MARK II, Sigma 120-300 mm f/2.8 à 240 mm, 1/1000 s à f/5.6, 640 ISO.
Jeune, reconnaissable à la forme des cornes et aux poils blancs entre elles.
© André Brocard Canon EOS 7D MARK II, Sigma 120-300 mm f/2.8 à 380 mm, 1/800 s à f/4, 400 ISO.













