"Au pays de la Chouette épervière"par André Brocard
Au cours du printemps 2015, nous avons parcouru la Norvège en fourgon California. Fin mai, à l’approche du cercle polaire arctique le temps était encore à la neige et à la pluie malgré une saison bien avancée. Le sol des tourbières était gorgé d’eau et les bottes bien utiles pour circuler dans les forêts.
C’est en privilégiant les endroits un peu surélevés qui permettaient l’absence d’eau et une meilleure observation, que j’ai eu la chance de rencontrer la chouette épervière.
Chant nocturne du mâle - Cris d’alarme
Chouette épervière photographiée dans un bois entouré de tourbières.
Canon 7D mark II à f/4,5, 1/640 s, 640 Iso, Sigma 120-300 mm f/2,8 + extendeur Canon 1,4 à 420 mm. © André Brocard
Pendant mon séjour, je pars souvent en billebaude. Dans le secteur de Mo I Rana, nous nous arrêtons
dans une vallée boisée et bordée de part et d’autre de montagnes encore enneigées.
C’est au cours de ma troisième escapade de la journée que je repère un petit monticule boisé entouré de tourbières.
Il est propice aux observations et pour être un peu dissimulé, je m’appuie contre un tronc de pin. C’est alors que j’entends un cri aigu, suivi d’un sifflement chuinté. Les cris se répètent et une masse ne tarde pas à frôler ma tête. Sans l’avoir vue, je sais déjà qu’il s’agit de la chouette épervière. Les lectures d’avant voyage, tant livres que forums internet ne laissent aucun doute. Le Petterson (mon vieux guide des oiseaux d’Europe) précise : « Souvent hardie, indifférente à l’homme » et mon guide ornitho indique : « Attention, attaque l’homme qui s’approcherait à l’époque où les petits quittent le nid ». Je sais donc que les petits sont sortis.
Tout d’abord, je tente de la situer dans ce bois assez sombre. C’est fait. Elle m’observe et pousse en permanence son cri d’alarme. Un autre cri se fait entendre, le couple est donc réuni. Pour favoriser la prise de vue, je me déplace dans la direction du premier oiseau observé. Il reste en place et suit mes déplacements.
Avec le ciel blanc en arrière plan, la photo est impossible à faire. Je m’éloigne et les cris diminuent. Je retourne vers le pin et le mâle (je saurai que c’est lui après) repasse non loin de moi. Il tente de m’attirer et
ainsi de m’éloigner de ses petits comme le font bon nombre d’oiseaux. Je le suis, fais quelques photos et me retire afin d’observer de l’extérieur la configuration des lieux.
LE RETOUR
Trois heures après mon premier passage, je suis de retour. Quelques cris se font entendre mais pas de vol au-dessus de la tête. Je peux voir les deux adultes. Lorsque mes pas me rapprochent du pin, l’alarme reprend de plus belle et les parents tentent d’attirer mon attention. J’ai beau regarder partout autour du pin, je ne vois
rien. Ce n’est qu’en suivant un des parents en vol au loin que j’aperçois un jeune sur une des branches du pin à plus de quatre mètres de hauteur. Comment est-il arrivé là, mystère. Il semble figé, seuls ses yeux le trahissent.
Je fais quelques photos et je prends de la distance. Le calme revient. Le mâle retourne au sommet de
l’arbre mort d’où il observe les environs. En suivant un autre chemin pour retourner au fourgon, la femelle alarme. Je repère l’endroit…
Le biotope de la chouette épervière.
Canon 7D à f/7,1, 1/500 s,320 Iso, Sigma 18-125mm à 22 mm. © André Brocard
Fiche d’identité:Nom latin : Surnia ulula - Nom vernaculaire : chouette épervière -Position systématique : Ordre des Strigiformes, Famille des Strigidés -Dimensions : L 36/39 cm, Envergure :
74/81 cm - Poids : mâle 270-315 g et la femelle 320-345g -Le mâle a un poids inférieur à celui de la femelle.
Répartition : Au-dessus de 62° nord sur l’ensemble de la planète. Rares apparitions en dessous
(Danemark et nord de l’Allemagne). ■
La femelle est en haut d’un tronc coupé. Elle tient un rongeur dans ses serres qu’elle déchiquette et le donne à son petit.
Canon 7D mark II à f/5, 1/1250 s, 800 Iso, Sigma 120-300 mm f/2,8 + extendeur Canon 1,4 à 354 mm. © André Brocard
Le jeune de la chouette épervière.
Canon 7D mark II à f/5, 1/800 s, 500 Iso, Sigma 120-300 mm f/2,8 + extendeur Canon 1,4 à 330 mm. © André Brocard
DES NUITS BIEN COURTES
5h00, au mois de mai, il fait grand jour au dessus du 62e parallèle nord. Toute la nuit, impossible de dormir tant mes pensées vont aux chouettes et la lumière toujours présente, n’y aide pas. J’y retourne. La femelle
est en haut d’un tronc coupé. Elle tient un rongeur dans ses serres qu’elle déchiquette et le donne à son petit. Elle nourrit sans s’occuper de moi. Je m’approche doucement puis m’immobilise et l’observe ainsi pendant de
longues minutes. Elle part. Inutile de rester là, le petit que je n’ai pas encore vu doit avoir le gosier bien plein et ne se montrera pas. Sur le sol, les pelotes sont nombreuses. J’observe aussi quelques têtes de rongeurs seules, ingurgitées puis rejetées. Comportement assez courant chez certains strigidés que m’a confirmé Pascal Étienne (1).
Retour vers le premier petit qui est toujours fidèle au poste.Les cris reprennent alors que je passe près d’un
bouleau nain. Là encore, malgré une recherche attentive, rien, jusqu’au moment où il est devant moi. À moins de deux mètres, sa couleur lichen et son immobilisme le dissimulent parfaitement. Le mimétisme est très
impressionnant. Les deux adultes sont là et alarment. Après quelques photos je m’écarte du jeune.
Arrivé à plus de trente mètres des petits, je m’assois sur la mousse. Les cris cessent. Peu de temps après,
le mâle rapporte à la femelle un rongeur. Elle s’en saisit pour nourrir les jeunes mais ma présence la dissuade d’approcher les jeunes dans les arbres. Encore une fois, à regret, je les laisse pour ne pas les déranger.
UN PETIT AU NID
Le nid se situe dans un pin où un pic avait creusé sa loge. Lors d’un coup de vent, l’arbre fragilisé s’est cassé au niveau de l’ouverture. C’est souvent dans ces arbres brisés que les chouettes épervières ou de l’Oural font leur nid. La taille de ce dernier semble ridicule comparée à celle de la femelle. Comment, ensuite, les petits et leur mère arrivent-ils à y tenir ? Cela explique peut-être pourquoi les jeunes quittent le nid de très bonne heure, comportement souvent constaté chez les strigidés.
J’arrive au tronc où se trouve le nid. Le petit est visible malgré l’alarme d’un parent et il m’observe. Seul le haut de sa tête et ses yeux sont visibles. C’est sans doute la photo que j’ai préférée faire. Progressivement il
descend et disparaît. Au total, je n’ai compté que trois petits. Les conditions très particulières de l’hiver avec de nombreuses chutes de neige ont peut-être conditionné ce nombre.En effet, on estime que le nombre d’oeufs varie de 3 à 13 et que les oiseaux adaptent plus ou moins leur nombre aux ressources alimentaires. Il faut aussi noter qu’il y a une grande mortalité soit dans l’oeuf, soit après la naissance puisque les femelles couvent dès le premier oeuf pondu. Cela peut entraîner des difficultés pour les cadets qui s’aggravent si les rongeurs se font rares.
Canon 7D mark II à f/5, 1/400 s, -800 Iso, Sigma 120-300 mmf/2,8 + extendeur Canon 1,4
à 420 mm. © André Brocard
Page de droite : Le jeune de la chouette épervière.Canon 7D mark II à f/4, 1/400 s,320 Iso, Sigma 120-300 mm f/2,8 à 168 mm. © André Brocard
1) Avant de partir, lecture de « Norvège, Finlande, Suède, 20 ans de prospections naturalistes »
de Pascal Étienne aux éditions Biotope. Un grand nombre d’informations très utiles données par un
passionné de nature et avec de grandes connaissances de ces pays.
C’est alors que les cris d’alarme de la femelle retentissent quand j’arrive à trois mètres du bois. Elle me regarde...
Matériel employé :
Canon 7D mark II à f/5,6,1/1000 s, 2000 Iso, Sigma 120-300 mm f/2,8 à 300 mm.
Objectifs Sigma 120-300 mm f/2,8 + extendeur Canon 1,4. Sigma 18-125 mm.
Pas de trépied, ce qui permet d’être beaucoup plus réactif. Cependant une grande ouverture est préférable, le sous-bois étant souvent sombre.
TROIS HEURES APRÈS…
Ma compagne souhaite observer les jeunes. Elle me suit à 4 ou 5 mètres. J’entre dans le bois sans que rien ne se passe. Lorsqu’elle y pénètre, les cris d’alarme fusent et le mâle la frôle de très près. M’a-t-il reconnu et
« accepté » ? Prévient-il tout nouvel arrivant ? Difficile de répondre à ces questions mais le fait est troublant. La femelle est au nid et nourrit le jeune. Là encore totale indifférence à mon égard. Pourtant le mâle alarme pour que les jeunes hors du nid restent immobiles.
Quelques photos et nous quittons le bois à regret. Le cercle polaire arctique est à quelques kilomètres, nous nous y rendons.
LE RETOUR
La E6 est dans ce secteur la seule route. En la reprenant, au retour, nous passons près des chouettes et je fais juste un arrêt pour les voir encore une fois. J’y suis, après deux cris d’alarme, le mâle se montre. Rien sur les deux arbres où étaient les petits, sont-ils encore vivants ? Le mâle cherche à attirer mon attention en se mettant bien en évidence sur des branches sèches de l’autre côté d’une petite tourbière. Lorsque je la traverse, il reprend de la hauteur et là, à moins de vingt mètres devant moi pique au sol et prédate un
rongeur.
Quelques photos plus tard, je repars. C’est alors que les cris d’alarme de la femelle retentissent quand j’arrive à trois mètres du bois. Elle me regarde. Au moins un petit est là, mais où ? Tout autour ce ne sont qu’herbes
sèches, eau et rares arbrisseaux. Il est là tapi au sol dans les herbes et me regarde. En reculant pour pouvoir le cadrer, il est à moins d’un mètre, je suis gèné par un bouleau rachitique. En me retournant pour savoir
comment me positionner, j’observe le second petit, si près qu’en tendant le bras je pourrais le toucher.
On dit souvent qu’en photo animalière la connaissance du terrain et de la faune est importante, cependant le facteur chance est indéniable. Ce matin-là, j’en ai eu…
Le mâle cherche à attirer mon attention en se mettant bien en évidence sur des branches sèches.
Canon 7D mark II à f/8, 1/640 s, 640 Iso, Sigma 120-300 mm f/2,8 + extendeur Canon 1,4 à 420 mm. © André Brocard











