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Ethologie

Suivi de colonies de Guêpiers d’Europe et d’Hirondelles de rivage

par André Boussard

Migrateur, le Guêpier d’Europe (Merops apiaster) arrive du sud de l’Afrique en avril - mai pour nicher et repart en août - septembre.Il a été pendant longtemps l’hôte exclusif du Sud Europe. Depuis une quarantaine d’années, l’évolution climatique l’a progressivement disposé à s’installer dans la vallée du Rhône, en Suisse, et dans la plupart des régions de France au nord de la Loire.

J’ai suivi pendant plusieurs saisons,dont plusieurs mois à la suite, une colonie qui s’est établie dans un talus sablonneux mis à découvert par une petite rivière dans une plaine de l’Ariège, à Mirepoix, non loin du "Domaine des Oiseaux" de Mazères, zone déversoir créée suite à la fonte du grand glacier pyrénéen, il y a 10 à 12 000 ans.Le site est fréquenté depuis plusieurs années par des Guêpiers qui partagent environ 120 mètres de berge avec une colonie d’Hirondelles de rivage (Riparia riparia) et quelques Moineaux soulcies (Petronia petronia) .

Présentation du Guêpier d’Europe

Longueur : 27 à 29 cm -Envergure : 44 à 49 cm.

Identification :

L’adulte est très coloré : calotte brune,gorge jaune, ventre bleu tuquoise,dos brun marron et jaune paille, ailes en partie roux marron(bord de fuite noir bien visible en vol), croupion jaune, trait oculaire et collier noirs.

Longue queue avec rectrices centrales plus longues.Bec droit et incurvé. Le mâle a un plumage plus brillant,avec de longs filets sur la queue. La femelle est plus verdâtre. Le juvénile est plus terne, encore plus brun-verdâtre que la femelle et sa queue ne possède pas de filets centraux.

Intermédiaire Nuptial

A remarquer :
Le collier du Guêpier d’Europe est normalement large (à droite) en nuptial et réduit à une ligne étroite en intermédiaire (à gauche).

Voix :

Biätare
CD5 Härfågel - Piplärkor/Fåglarnas Sång Och Läten Disc 6

Sifflements roulés très caractéristiques, doux mais portant loin.

Habitat :

Berges sablonneuses des rivières, anciennes sablières, gravières.

Comportements :
Chasse à l’affût, perché à la cime d’un arbre mort, sur un fil télégraphique, sur des piquets. Vu souvent en vol gracieux et onduleux,alternant battements d’ailes et vol plané direct. Passe la nuit dans les arbres.

Migrateur. Creuse son nid dans les parois meubles (sable, argile).

Régime alimentaire :
Les Hyménoptères constituent les proies principales. Chasse aussi les Orthoptères (criquets, sauterelles), les Coléoptères, les Diptères (mouches...).

Répartition :
Sud et Sud-Est de l’Europe, bassin méditerranéen et jusqu’en Asie.

Au cours des vingt dernières années,en France, il a progressé vers le nord,
au delà de ses quartiers méridionaux habituels mais les nidifications réussies telles en Belgique, outre Noirmoutier, Alsace, Picardie se font rares en raison de la période tardive de celles-ci et du climat peu favorable rencontré.

L’installation :
(Visite des 8 et 15 mai)
Les premiers Guêpiers sont arrivés en Ariège dans la troisième semaine d’avril. Le 8 mai 2005, ils étaient une trentaine d’individus, la plupart du temps perchés sur un grand arbre aux branches dépourvues de feuilles situé à 200 m de la rivière.

Toutes les dix minutes environ,la majorité des oiseaux du groupe quittait l’arbre et faisait de grands planés entrecoupés de séries de rapides battements d’ailes en prenant de la hauteur tout en restant groupés.
Ces déplacements étaient accompagnés d’un concert très bruyant de "prrut - prrut" doux et roulés qui permettent à coup sûr de les repérer de loin.

Moins d’une dizaine d’oiseaux quittait le groupe et venait se poser par deux ou trois sur des branches support sortant de la paroi.

Leurs relations étaient généralement paisibles : à tour de rôle, ils s’envolaient, revenaient sur la branche, repartaient en ponctuant leurs déplacements de roulades sonores. Très rares étaient ceux qui se préoccupaient déjà de préparer les trous qui allaient servir à la nidification. Dans ce cas, ils commençaient à gratter la paroi sabloneuse avec le bec mais sans grande conviction ni efficacité apparentes.

Par contre, j’ai observé deux fois des "empoignades" mélant deux mâles et entre eux une femelle, comme le montre la photo ci-dessous.C’est rare, car les couples arrivent de la migration déjà formés, mais des individus solitaires existent donc avec nécessité de chercher une femelle une fois arrivé de migration.

Il était possible d’étudier de près leurs comportements, comme celui qui m’a surpris, du "délestage" d’excréments, que je ne sais pas expliquer. Didier Lavrut a noté que, sur la photo, il s’agit d’un couple, le mâle étant l’oiseau à gauche avec de longs filets, la femelle l’oiseau aux scapulaires peu brillantes avec des tons plus verdâtres.

VOIR la superbe vidéo de Christian Ségonne :
http://www.dailymotion.com/video/x9ofso_les-guepiers-du-vallon_animals

Les Hirondelles de rivage (Riparia riparia) par contre étaient beaucoup plus actives, et l’amoncellement de sable et gravier devant les trous, et le fait qu’elles disparaissaient complètement dans leur galerie attestaient d’un travail nettement plus avancé.

Début des aménagements :

(Visite du 26 mai)

Si les Hirondelles de rivages montrent une frénésie particulière, il n’en est pas de même pour les Guêpiers dont six à sept couples seulement semblent se mettre au travail pour préparer les nids. Elles ont manifestement presque terminé de creuser leurs trous très proches les uns des autres. Elles se posent à l’entrée, repartent dans un petit vol circulaire

au-dessus de l’eau, pénètrent à l’intérieur ... il est fréquent de voir deux hirondelles ressortir à la suite du même trou.

En majorité, les Guêpiers sont encore perchés sur le grand arbre mort à deux cents mètres de la paroi. Mais on voit des couples qui ensemble se réapproprient des trous de l’année précédente. L’un éffrite les parois de son bec et procède avec ses pattes à l’élimination des blocs de sable vers l’arrière, pendant que l’autre attend perché tout prés. La relève, quand elle se produit, se fait toutes les unes à quatre minutes.

L’ extrémité ocre des becs d’une douzaine de Guêpiers est l’indice de leur participation active au forage.Le tunnel large de 5 à 8 cm est profond, selon le terrain, en moyenne de un à deux mètres. L’entrée de bon nombre de trous porte les traces de l’appui renouvelé de ceux qui les saisons précédentes ont nourri les petits au nid.

A l’extrémité, la chambre de ponte élargit le boyau : haute d’une quinzaine de centimètres, elle fait environ 28 cm sur 35 cm.Les mensurations de ces trous de Guêpiers, l’an dernier, nous avaient été fournies lorsque dans une carrière, un engin avait détruit une paroi auparavant occupée.

Préalables nuptiaux

(Visite du 2 juin)

Nous sommes restés en observation pendant près de cinq heures. Une dizaine de fois, nous avons repéré un Guêpier seul, qui , perché tenait en son bec une proie vibrante sans l’avaler (surtout des libellules).

Les Guêpiers sont restés plusieurs minutes la tête tournée vers le ciel, changeant sans arrêt d’angle de vue ... Ils attendaient manifestement une arrivée. Couramment, une partenaire est venue se poser à coté et s’est emparé de la friandise mais à quatre reprises la scène a été différente.
En effet, la probable femelle s’est posée près de l’oiseau "porte-proie", ce dernier tout
droit dressé sur ses pattes, s’est tapi, ramassé sur lui-même et se mettant face à la femelle, en agitant la queue, a présenté à cette dernière l’insecte en cadeau. Celle-ci s’en est emparé et l’a avalé.

Leur nom de "Guêpiers", de "Bee-eater" en anglais ou de "Bienenfressen" en allemand exprime bien le fait que l’essentiel de leurs proies sont des hyménoptères (abeilles, guêpes, frelons, bourdons ..) mais aussi des papillons, des libellules, des coléoptères et des diptères.

Une fois après avoir saisi une proie en vol, à partir d’un support d’où il a décollé (branche dénudée, racine sortant de la paroi ...), le Guêpier revient sur son perchoir. Il assomme la proie en la frappant quatre à cinq fois contre le dur du perchoir. A noter que le Martin-pêcheur procède de même avec un poisson frétillant dans le bec.

Le Guêpier ne peut assimiler les élytres dures, les cuticules du thorax de ses proies, aussi va-t-il restituer lels débris chitineux sous forme de "pelotes de réjection". Au pied de la paroi, nombreuses sont ces pelotes que le vent n’a pas dispersées.

Nous devons à Stéphan Dubois, le photographe qui était là où il fallait être, d’avoir saisi l’instant :

Colonie des Guêpiers paisible, Hirondelles frénétiques..

(Visite du 6 juin)

Tout est calme coté guêpiers. L’incubation est en cours et va durer entre 19 et 22 jours, assurée par les deux adultes qui se relèvent toutes les 10 à 30 minutes dans la journée. Le début du nourrissage, assuré par les deux parents, devrait intervenir vers fin juin pour se terminer dans la dernière semaine de juillet / début août.

Le 15 mai, nous avions constaté que les Hirondelles de rivage étaient bien avancées dans la réalisation des galeries. Il n’était pas rare de voir plusieurs individus travailler dans un vacarme de gazouillis.

Nous avions compté une quarantaine d’hirondelles qui, par petits groupes s’affairaient sur une cinquantaine de mètres de paroi ; à un moment, un silence brusque s’est abattu sur les oiseaux qui venaient de s’envoler à une bonne hauteur avant de revenir au travail.

Le 6 juin, les travaux menés par la communauté semblaient terminés. Il s’agissait d’un boyau large de quatre à six centimètres avec une entrée irrégulière, d’une profondeur de soixante à soixante-dix centimètres, d’abord horizontale puis s’élargissant en une petite chambre garnie de paille et de foin. Maintenant les oiseaux sont très actifs : poursuites,

envols individuels frénétiques, accouplements se succèdent.

Une évidence : les Guêpiers et les Hirondelles se sont partagés les cent-vingt mètres de paroi. Dans la partie nord, sur une cinquantaine de mètres, huit trous "neufs", repérables aux gravats clairs à leur aplomb complètent une dizaine d’anciens de l’an dernier qui semblent réactivés.

Tous ces trous, aux entrées rondes, sont distants de cinquante centimètres à un - cinq mètres et parsèment la paroi. Nous observons des relèves assurées par les couples : l’incubation continue.

Les quelques racines ou bois qui dépassent de la paroi accueillent des oiseaux à peine sortis du trou.

Au sud, la colonie d’hirondelles s’est augmentée depuis le mois dernier et elle a monopolisé une surface égale à celle occupée par les guêpiers ; toutefois, les trous (environ une centaine) sont très proches les uns des autres,de petite taille et sans forme d’entrée constante.

Au beau milieu de leur "territoire", l’un des rares trous ronds vient d’être investi par un guêpier ! Aussitôt une agitation particulière mobilise en vol une quinzaine d’hirondelles et à tour de rôle, elles osent se poser quelques instants à l’entrée du trou comme pour houspiller l’intrus posé au bord.

En moins de trois minutes il a finalement décampé. Puis tout est redevenu calme, comme si rien ne s’était passé.

Chassé par le hirondelles, il revient se percher sur un arbre qu’il semble partager avec un couple

Deux espèces sont manifestement tolérées : trois nids de Moineaux soulcies (Petronia petronia) chez les Guêpiers et un couple de Moineaux domestiques (Passer domesticus) dans la zone "réservée" aux Hirondelles de rivage ont ainsi été comptés.

(Visite du 11 juillet)
Au-dessus de la paroi, nombreux sont les oiseaux qui tournent en tous sens. Leurs ailes effilées rigides effectuent d’abord quatre cinq battements secs, rapides préludes à une grande courbe gracieuse planée, les ailes tendues ... puis de nouveaux battements d’ailes pour reprendre de l’élan. Les proies sont capturées en vol, gardées dans le bec le temps
de deux/trois virevoltes, puis assez rapidement l’oiseau rejoint son perchoir près du nid et frappe l’insecte contre le bois plusieurs fois.

Le Guêpier reste volontiers quelques instants perché puis il s’engouffre à toute vitesse dans le trou la queue en panache qui prend appui sur la paroi en dessous du trou, semblant freiner son allure.

L’attente pour le voir ressortir est variable de dix à vingt secondes la plupart du temps, jusqu’à une à deux minutes quelquefois. Tel un obus le Guêpier émerge ensuite du trou. Nous avons constaté une vingtaine de fois que la tête apparaissait la première ; ceci est contraire à ce que l’on lit ici ou là. Il est en effet précisé que généralement l’adulte sort à
reculons faute de pouvoir se retourner. Dans notre cas, il semble que le boyau soit assez large (nid réutilisé ?) ou que la chambre terminale soit assez importante pour permettre le retournement.

L’approvisionnement des jeunes a représenté, sur les deux heures d’observation une moyenne par trou d’une vingtaine de proies apportées.

La paroi recevant les nids étant longée par une rivière,nous avons constaté que les proies étaient en majorité des libellules,mais aussi des bourdons, des guêpes, des frelons, des abeilles et divers papillons.

Un essaim d’Hirondelles de rivage.

Backsvala
CD5 Härfågel - Piplärkor/Fåglarnas Sång Och Läten Disc 6

Le terme "d’essaim" utilisé pour évoquer l’activité souvent bruyante qui règne sur la paroi du côté des Hirondelles n’est pas usurpé tellement sont frénétiques les mouvements des dizaines d’adultes nourriciers.

Il faut savoir que deux à trois petites têtes se présentent à chaque instant " au balcon" de la cinquantaine de trous. Ces jeunes suivent les mouvements des adultes et ouvrent le bec dès qu’un signal, pour nous non perceptible,
annonce l’arrivée de leurs parents.

Les petits becs avides se déclenchent et il n’est pas rare de voir l’avant de la tête de l’adulte disparaître partiellement dans le bec d’une jeune affamée.

Il y a aussi des distributions alimentaires plus paisibles, les adultes ayant le temps d’aller de l’un à l’autre oisillon. Les parents restent moins d’une minute et repartent à la quête des nombreux insectes présents autour de la rivière.Nous avons observé une moyenne de trente huit apports de proies à l’heure par temps chaud et non pluvieux. La cadence aurait également été plus de deux fois moindre s’il y avait eu un vent fort ou de la pluie, les proies restant au sol (et ceci est valable pour les guêpiers également).

Evolution de la paroi

Nous avons pu constater que les trous individuels creusés en mai par les couples avaient commencé à évoluer dès la mi-juin. En effet, de trous individuels, les boyaux sont devenus des espaces collectifs et ce sont désormais des "saignées" horizontales qui réunissent maintenant ces nids qui ont permis l’incubation (12 à 16 jours) puis le nourrissage (16 à 23 jours).
C’est l’expression de la vie communautaire qui anime la colonie : tous les événements sont concomitants, les différents couvées se mélangeant dès que les jeunes sont apparus à l’embrasure des trous.

On repère aisément les jeunes Hirondelles qui sortent volontiers, se perchent à l’extérieur mais reviennent à l’avant du nid pour y être nourries. Les plumes du dessus sont bordées de blanc roussâtre surtout aux sus-caudales, la gorge est teintée de roux et souvent tâchetée de brun.

Très grégaires, les Hirondelles de rivage chassent en groupe et si le lien familial est rompu peu après les premières sorties, jeunes et adultes restent groupées y compris dans la migration. Celle-ci va commencer début août pour se terminer au maximum pour quelques petits groupes en octobre, le gros des départs étant effectué en septembre. Destination : l’Afrique orientale, surtout. Quelques-unes vont vers l’ouest au Lac Tchad et en Sierra Leone ou vers le sud Mozambique - Transvaal. Elles réapparaîtront fin mars début avril dans le midi de la France.

Apparition des Guêpiers juvéniles..

(Visite du 5 août)

Rappelons que quand ils arrivent fin avril dans notre Midi, les Guêpiers sont déjà appariés
et c’est le plus souvent en couple que nous les découvrons. C’est ensemble qu’ils se perchent, côte à côte, sur une forte racine ou sur une branche dépassant de la paroi. Rappelons que quand ils arrivent fin avril dans notre Midi, les Guêpiers sont déjà appariés

Quant au juvénile, il nous est apparu pour la première fois passant la tête, à l’orée du trou. Il était très hirsute, ses plumes apparaissaient très mouillées, certainement en raison de la chaleur qui doit régner dans le boyau et il est resté peu au soleil, se mettant très vite à l’ombre mais encore visible dans le trou.
Paul Géroudet indique que l’envol se produit dans la première moitié de juillet,

dans le Midi,les jeunes passant encore quelques nuits au nid quelque temps après.

Le grand arbre mort à deux cents mètres de la paroi a commencé à accueillir des juvéniles parmi les adultes qui continuent à les nourrir. C’est l’occasion de découvrir leurs magnifiques couleurs à dominante vertes de l’ensemble de la couverture.

Si ce n’était la gorge jaune, on croirait même apercevoir un Guêpier de Perse (Merops persicus), comme le montrent les photos de Bertrand et Sophie Kurtzemann réalisée le 6 août sur les bords de la Meuse (Lorraine, Est de la France).

celle d’Olivier Dejean prise fin juillet à Pierrerue près de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence) ou encore celle de Gabriel Rasson prise vers le 10 août à Cournonterral dans l’Hérault (Languedoc-Roussillon).

L’oiseau présenté, comme celui vu en Lorraine, a bien trois semaines de plus que les autres en raison de son casque marron marqué et de l’apparition de jaune sur les scapulaires .Les jeunes vont apprendre à chasser peu à peu, encore nourris cependant jusqu’au départ qui va commencer vers le 15 août ; la plupart des Guêpiers seront partis dans la première quinzaine de septembre mais quelques retardataires seront encore visibles en octobre.

Les quartiers d’hiver sont situés surtout en Afrique tropicale (à l’est) et méridionale, mais des passages importants ont été repérés à l’ouest du Sahara.
.Les troupes migratrices de Guêpiers voyagent de jour, assez haut, et sont repérables par leurs cris roulés. Leur retour chez nous commencera fin avril, début mai, l’an prochain.
Souhaitons qu’ils soient fidèles à leur rendez-vous ariégeois.