Suivi d’un aiglon
Les dernières semaines jusqu’à l’envol
Par André Boussard
Parution dans Ornithomedia.com
Situation des Pyrénées ariégeoises
L’Aigle royal (Aquila chrysaetos) constitue, avec le chamois et le bouquetin, l’un des symboles de la haute montagne. Sa grande taille, sa fière allure, la puissance et l’aisance de son vol, ses capacités de chasseur, tout contribue à faire de ce grand rapace un "prince" parmi les oiseaux.
André Boussard a décidé de suivre en juin et juillet 2004 les dernières semaines de la croissance d’un aiglon dans les Pyrénées ariégeoises (en respectant bien entendu les consignes de distance et de prudence.
Toutes les photos ont été réalisées à 375 mètres, en digiscopie, avec un Nikon CP 4500 et une longue-vue Leica Televid Apo.
La nidification de l’Aigle royal : Plusieurs aires par couple
Emplacement d’une aire d’Aigle royal (Aquila chrysaetos) dans une infractuosité d’une falaise rocheuse, Pyrénées ariégoises
La construction de l’aire de l’Aigle royal a lieu en février-mars, sur une paroi rocheuse et abritée généralement d’un surplomb protégeant de la pluie et du soleil. L’aire est constituée d’un amas de branchages entrecroisés.
Au fil des années, les aires peuvent devenir imposantes et atteindre plusieurs mètres de hauteur avec une circonférence atteignant 2 à 3 mètres.
Un couple d’aigles bâtit plusieurs aires. Elles sont généralement construites entre 1500 et 2200 m d’altitude (dans les Alpes, plus bas dans les Pyrénées), en tout cas à une altitude plus basse que celle du territoire de chasse, car le rapace ne peut s’élever avec une proie de plusieurs kg.
L’accouplement se déroule au sol après la pariade (ou parade nuptiale). Cette parade consiste en une suite de jeux aériens. Ces joutes aériennes ont lieu au début de l’hiver.
Une ponte en mars-avril
Oeuf d’Aigle royal
Source : Provincial Museum of Alberta
L’aigle pond un œuf blanc plus ou moins tacheté de brun de 140 grammes, parfois deux voire trois. Il ne pond pas tous les ans. En cas d’échec, il n’y a pas de ponte de remplacement : tout dérangement est donc fatal pendant la couvaison. Fin mars, la femelle réaménage une ou deux aires et ne choisit l’aire définitive qu’au dernier moment. La ponte a lieu fin mars-début avril, et l’incubation commence aussitôt pour durer 45 jours. Le mâle relaie de temps à l’autre la femelle afin qu’elle puisse se nourrir.
Lorsqu’il y a un deuxième œuf, celui-ci est pondu avec un décalage de 4-5 jours. L’éclosion a lieu au début du mois de mai. Les poussins sont alors élevés 75 jours.
Rarement, deux aiglons peuvent arriver à maturité. Généralement, le premier né, plus robuste, accapare la nourriture et le second, sous-alimenté, s’affaiblit et meurt. Les deux aiglons survivent lorsque le premier est un mâle et le second une femelle (plus grosse) ; dans le cas contraire, l’aiglon femelle tue, sans scrupule aucun, l’aiglon mâle...
Une croissance de 3 mois
La croissance jusqu’à l’envol dure presque 3 mois. Au bout de 5 semaines, l’aiglon commence à perdre son duvet qui disparaîtra complètement au bout de deux mois. Il bat ardemment des ailes les deux dernières semaines au bord du nid pour renforcer ses muscles alaires. Le premier envol a généralement lieu vers la fin juillet ; il est alors âgé de 80 jours et a une envergure atteignant près de 1,90 m.
On reconnaît les juvéniles leur taches blanches sous les ailes et sous la queue. Ces taches disparaîtront graduellement jusqu’à la maturité sexuelle, à l’âge de 5 ans. A cet âge, lorsqu’ils sont des adultes accomplis, ils se fixent sur un territoire qu’ils ne quitteront plus de leur vie durant, et cherchent un compagnon pour former un couple fidèle toute leur vie.
Apprentissage et errance
Au cours des mois d’août et de septembre, les jeunes aigles chasseront en compagnie des adultes et feront leur apprentissage. A l’approche de l’hiver, la nourriture se faisant plus rare et le territoire se révélant insuffisant, ils sont chassés par les adultes. Commence alors une période d’errance, à la recherche d’un territoire : c’est une période difficile car les jeunes sont encore des chasseurs inexpérimentés. Le jeune reste sur le territoire des parents jusqu’à la reproduction suivante. La mortalité est élevée la première année : 30% des jeunes ne passent pas l’hiver. L’erratisme (errance) est important chez les jeunes aigles. L’aigle atteint sa maturité à trois ou quatre ans, il peut vivre jusqu’à vingt-cinq ans.
Reportage en photos
André Boussard nous a transmis plusieurs photos et des notes de terrain sur la croissance d’un aiglon royal dans les Pyrénées ariégeoises en juin et juillet 2004.
Le 16 juin 2004
Le 16 juin dans la matinée, j’ai repéré un amoncellement de branchages dans un trou ovale à flanc de paroi verticale orienté à l’est. Il s’agît de l’une des nombreuses "marmites"que l’on trouve dans cette vallée des Pyrénées, créées lors de la fonte du grand glacier il y a environ 11 000 ans. L’amoncellement important de branchages fait penser à une aire. Aucune activité n’est visible à la lunette.
Je décide de revenir avant le lever du jour afin de vivre une journée complète et de ne rien manquer si l’aire est occupée.
Le 18 juin 2004
Aiglon royal (Aquila chrysaetos) sur son aire, Pyrénées ariégeoises, le 18 juin 2004
Le 18 juin, je prends place. Deux postes d’observation sont possibles, l’un à 375 m de distance (distance précise mesurée sur une carte IGN cotée) mais légèrement en-dessous du niveau de l’aire, et l’autre à 1100 m surplombant l’aire mais trop éloignée pour les photos. Toute autre solution serait trop périlleuse ou créerait un dérangement.
Vers 10h, le soleil tape et la formation de "pompes de chaleur" nous apporte la distraction de deux Vautours fauves qui font de grands cercles au-dessus de nous. Dans l’aire, je note un premier mouvement : une petite tête ronde, blanche, une cire jaune. Pas de doute, c’est un aiglon.
Aiglon royal (Aquila chrysaetos) sur son aire se déplaçant maladroitement, Pyrénées ariégeoises, le 18 juin 2004
Entre 10h et 13h, il se déplacera douze fois d’une extrémité de l’aire à l’autre, de façon maladroite. Il n’est pas sûr sur ses pattes, et il ne dressera ses ailes à la verticale qu’une fois.
L’observation permet déjà de dire qu’il n’y a qu’un aiglon sur l’aire, et qu’il n’y a pas d’adulte (la période d’abandon par la femelle a commencé). On est encore loin des exercices frénétiques pour préparer l’envol.
A 13h08, les deux adultes arrivent ensemble du nord, en faisant des cercles de plus en plus serrés au dessus de l’aire. L’un d’eux tient une proie dans les serres et va rapidement à l’aire. En raison de la profondeur du trou et du niveau de mon poste d’observation, je ne peux rien voir.
L’adulte repartira à 13h55. Il est connu que seule la femelle alimente le jeune,en lui présentant des morceaux de la proie qu’elle déchiquette.
Pendant tout ce temps, l’autre adulte est resté immobile, perché sur un piton rocheux proche.
Quand la femelle a quitté l’aire, le mâle l’a rejointe et tous les deux sont partis vers le sud, prenant de la hauteur,en gardant entre eux une distance de plusieurs centaines de mètres.
L’aiglon, semble-t-il repu, n’a plus bougé pendant l’heure suivante. Nous avons interrompu notre observation.
26 juin 2004
Aiglon royal (Aquila chrysaetos) sur son aire, Pyrénées ariégeoises, le 26 juin 2004
Arrivée sur le site à 10 h. L’aiglon est très mobile, sans cependant agiter les ailes. Les adultes sont arrivés ensemble du nord à 13h10 (à noter que le 18 juin, ils étaient arrivés à 13h08, soit une très grande précision). L’un a continué son vol vers le sud, l’autre (la femelle), qui apportait une proie, est restée au fond de l’aire de 13h10 jusqu’à 12h50.
Quand elle a quitté l’aire, elle s’est perchée sur un rocher proche puis est repartie vers le sud.
A 14h20, deux Aigles royaux font de grands cercles à haute altitude. Deux Vautours fauves (Gyps fulvus) et un Vautour percnoptère (Neophron percnopterus) tournent lentement nettement plus bas. Il apparaît que l’aiglon est sombre mais la tête est encore blanche. Pour quand est donc l’envol ?
18 juillet 2004
Aiglon royal (Aquila chrysaetos) sur son aire, Pyrénées ariégeoises, le 18 juillet 2004 : notez les zones blanches sous les ailes
Agitation sur l’aire : nombreux appels réguliers, persistants, l’aiglon a manifestement faim. A 11 h 20, les deux adultes arrivent ensemble et font des cercles de plus en plus serrés autour de l’aire. L’un d’eux a une proie dans une serre, la dépose dans l’aire et reprend aussitôt son vol. J’ai pris une photo de ce décollage : la tête est jaune clair sur le front et la nuque, mais malheureusement, suite à une mauvaise manipulation, j’ai perdu cette photo ... Le deuxième adulte a pris de la hauteur, rejoint par celui de l’aire et tous deux sont partis vers le Sud.
Paul Géroudet indique que lorsqu’arrive la dernière semaine avant l’envol, la visite des adultes s’interrompt. Il est donc vraisemblable que l’apport de proies est l’un des derniers, ce qui est confirmé par les cris incessants de l’aiglon. Le but des parents est que le petit qui a de plus en plus faim se lance dans le vide pour rejoindre les adultes qui continueront alors l’alimentation, mais hors de l’aire.
Le 18 juin, date de ma première observation, l’aiglon devait avoir de 40 à 48 jours (six à sept semaines).
La ponte a certainement eu lieu en mars-début avril. La femelle a couvé pendant six semaines, puis s’est occupé du (des) jeunes pendant 2 à 3 semaines après l’éclosion, qu’elle a nourri avec les proies apportées par le mâle qui ne participe pas directement au nourrissage.
D’après Paul Géroudet, l’envol a lieu entre le 77ème et le 81ème jour. En cette fin de juillet, l’envol devrait être proche mais pendant les cinq heures d’observation de cette journée nous n’avons pas vu d’essais d’envol sur place. L’oiseau a grossi, son plumage a changé.
22 juillet 2004
Aigle royal juvénile le 22 juillet 2004, Pyrénées ariégeoises
L’aire est vide.
Les cris stridents de l’affamé nous ont permis de le localiser, perché sur un
piton proche de l’aire. Il est à 250 mètres environ. Pendant nos quatre heures d’observation, l’aiglon va changer quatorze fois de point d’ancrage dans le même secteur. Ses envols sont hésitants et il se déséquilibre à chaque fois, se posant maladroitement sur des parois trop en pente.
Avant que nous ne soyons chassés par un épais brouillard montant de la vallée, ses derniers essais sont plus concluants, et nous admirons en particulier un superbe plané. Il progresse.
Les photos prises permettent de constater que si la tête et les couvertures sont très foncées, la partie arrière du bas-ventre est encore blanche.
Aigle royal juvénile le 22 juillet 2004,
Aigle royal juvénile le 22 juillet 2004 déféquant.
Conclusion
L’année prochaine, dès mars, je m’organiserai pour suivre l’établissement des aires de cette zone : l’aigle en construit plusieurs et en choisit une. Il sera alors nécessaire de passer davantage de temps pour recueillir plus de renseignements, depuis un bon poste d’observation.
Cette année aura constitué un essai.



