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Migration des oiseaux - Yves Thonnérieux

La migration des oiseaux, genèse d’un phénomène complexe

Depuis toujours, la migration des oiseaux interpelle les hommes, qui se sont longtemps étonnés qu’à certaines périodes de l’année correspondaient des disparitions ou des arrivées d’espèces invisibles le reste du temps. La technique du baguage (dont on fête le centenaire pour la France) a permis de significatives avancées dans la connaissance des déplacements de l’avifaune. L’observation méticuleuse aussi, appuyée par des techniques modernes d’investigation. En trois articles répartis sur autant de numéros du Courrier de la Nature, un approche globale de la migration des oiseaux est tentée.

Le limicole a déployé ses ailes et quitté le sol détrempé de la toundra. D’un vol direct, la direction est prise sans hésitation. Il a moins de trois mois... Ses parents ont quitté la Finlande bien avant lui. C’est la tradition chez de nombreux petits échassiers ; et les jeunes de l’année voyagent ainsi sans l’assistance de ceux qui ont déjà fait la route.

Quelques cris flûtés sont livrés à l’immensité d’un ciel que le soleil de minuit illumine : l’oiseau s’éloigne ; l’appel du sud est inscrit dans ses gènes. Né en juin, il n’a pourtant jamais posé les pattes près de ce marigot africain où s’ébattent une vingtaine d’hippopotames et vers lequel un instinct impérieux l’enjoint de voler.

Le livre des oiseaux s’ouvrit probablement il y a plus de 150 millions d’années. A la première page figurait, on le sait, l’archaeopteryx, première ébauche (du moins connue) d’un oiseau véritable, dont les dents jetaient un ultime pont vers le monde des reptiles. Un grand nombre de ses descendants – la plupart de forte taille et dénués de capacité de vol – s’éteignirent sans laisser d’héritiers, se bornant parfois à léguer des empreintes plus ou moins parlantes aux paléontologues de l’époque contemporaine.

Les fouilles l’attestent : le grand « boum évolutif » des oiseaux se produisit au tertiaire, en particulier durant le miocène (-25 à -12 millions d’années). Par la suite, bien des lignées d’oiseaux seront encore précipitées vers le gouffre de l’extinction ; une chute sans aucun doute amplifiée par la poussée d’un nouvel ordre faunistique, celui des mammifères (qui est aussi le nôtre, ne l’oublions pas). Mais la suprématie des quadrupèdes à fourrure n’empêcha pas l’avifaune d’aller son chemin sur la voie chaotique de l’évolution.

L’aile plutôt que la cuisse

L’atout numéro un des oiseaux repose sur l’incontestable mobilité que leur procure l’usage des ailes. Une fantastique révolution dans le mécanisme évolutif ! Avec ces organes de la propulsion aérienne, oubliées les reptations laborieuses du saurien ; terminées les enjambées qui s’arrêtent net à l’endroit où la falaise tombe à pic dans l’eau tumultueuse des mers primitives ! Tout devient permis avec les prolongements alaires, qu’un revêtement spécialisé – les plumes – contribue à rendre plus efficace encore dans la conquête de l’espace aérien…

Cette singulière aptitude aux déplacements, les oiseaux l’ont mise à profit lors des accidents climatiques qui émaillèrent l’ère quaternaire. Brusquement, il y a 2 millions d’années, la terre entra de plain pied dans une violente série de pulsations thermiques caractérisées par une alternance de périodes glaciaires et d’épisodes où l’atmosphère se réchauffait à nouveau. La dernière invasion glaciaire, du nom de Würm, débuta voici 70 000 ans ; elle s’est prolongée jusqu’en 10 000 avant J.C.. Durant cette période, l’Europe occidentale était recouverte de calottes glaciaires, analogues à celle du Groenland actuel.

A l’emplacement de ce qui deviendrait plus tard la France, un glacier alpin continu descendait de Vienne (Autriche) à Digne, par les vallées du Danube, du Rhin et du Rhône. Une grande partie de nos plaines fertiles (fertiles, à cause précisément des sédiments glaciaires hérités de cette période climatique !) était alors à l’image des toundras arctiques peuplées de lagopèdes et de rennes ; tandis qu’une taïga (*) de type sibérien couvrait le nord de l’Espagne et la Provence. La découverte, en Sicile, des restes fossiles d’un grand pingouin, donne une idée assez précise du type de climat qui régnait sur la Méditerranée à cette époque somme toute pas si lointaine.

Refuges climatiques

Dans ce contexte climatique défavorable, les ancêtres de nos oiseaux européens trouvèrent refuge vers les zones épargnées par la glace : plaines russes et d’Asie centrale, Afrique du Nord (du moins dans un premier temps, car la fonte progressive des glaciers européens s’accompagna d’une aridification du Maghreb), mais aussi Sahara et Afrique sahélienne où la steppe et le désert n’étaient pas encore à l’ordre du jour. Cette région, aujourd’hui largement accaparée par le sable et la roche était alors constituée de riants marécages : un méga-lac Tchad aux dimensions de la mer Caspienne connut sa plus vaste extension il y a 22 000 ans à peine ; une dépression inondée occupait le Ténéré (soit la zone la plus aride du Sahara « moderne » !) ; et le Niger s’écoulait dans l’immense lac d’Arouane qui, en débordant il y a 10 000 ans, créa le cours incurvé en boucle du fleuve actuel.

Ces vastes contrées marécageuses étaient, on s’en doute, un paradis pour l’avifaune et il est fort probable que le séjour méridional de nombreuses espèces migratrices contemporaines (canards, limicoles et quantité de passereaux) puisa ses origines dans ce « Sahara d’avant la soif ».

Mais le désert n’était pas totalement absent à l’heure où l’Europe claquait des dents : des dunes fossiles, encore visibles à plusieurs centaines de kilomètres au Sud du Sahara d’aujourd’hui, semblent indiquer que les territoires qui deviendraient plus tard le domaine exclusif du baobab et des graminées – autrement dit nos savanes contemporaines – étaient d’une minéralité absolue il y a une vingtaine de millénaires en arrière. Au même moment, la forêt tropicale se limitait, selon toute vraisemblance, à quelques enclaves en de rares points du Libéria et du Cameroun.

Une barrière infranchissable

Cette hypothèse est en accord avec la composition de l’avifaune européenne actuelle qui ne compte qu’un échantillonnage très limité d’éléments propres à l’Afrique des tropiques. De tous temps, une barrière désertique située à une latitude variable du continent noir a constitué un frein à la colonisation de l’Europe par une communauté avienne venant du sud (**). Quelques oiseaux tropicaux sont néanmoins parvenus à surmonter l’obstacle du désert, soit en longeant la côte atlantique, soit en faisant halte dans les oasis, ou bien encore aidés par une aptitude au vol supérieure à la moyenne. Mais le séjour de ces oiseaux sous nos latitudes ne put généralement s’envisager qu’à la belle saison ; d’où ces prodigieuses migrations qui les voient encore regagner leur continent d’origine à dates fixes.

Un certain sens de l’appropriation nous fait dire « nos martinets » ou « nos cailles » et nous incite à croire que ces oiseaux quittent ce que nous nommons « leur patrie » pour hiverner sous les tropiques. En réalité, ils ne sont chez nous qu’en visite et appartiennent bien davantage à la zone tropicale dont leurs souches ancestrales sont originaires, qu’à la région tempérée où ils ne font qu’une brève incursion saisonnière pour se reproduire. Ce faisant, ils échappent à une concurrence écologique avec des espèces voisines vivant continuellement en Afrique ; et viennent remplir chez nous des cases préalablement inoccupées par l’avifaune indigène.

A l’ère glaciaire qui paralysait l’Europe, la tourterelle des bois vivait probablement de façon prospère dans les savanes africaines où le tapis graminéen lui fournissait toutes sortes de graines. Au retrait des glaciers, on peut supposer que l’espèce s’infiltra vers le nord et trouva l’Europe à son goût pour s’y reproduire. Elle ne pouvait hélas y passer l’hiver et les dangers de la migration se traduisaient par un pourcentage non négligeable de voyages sans retour ; mais ce qui pouvait être désavantageux au niveau individuel était finalement bénéfique à l’échelle de l’espèce. La tourterelle des bois, en élargissant son domaine vital, se mettait en effet en marge des très nombreuses espèces de colombidés qui peuplent l’Afrique et lui disputent une nourriture végétale identique ; elle bénéficiait aussi en Europe de journées estivales beaucoup plus longues, mises à profit pour une quête alimentaire prolongée autorisant l’élevage d’un plus grand nombre de poussins.

Le pari de la migration ou de la sédentarité

Mais au fur et à mesure que le dégel de l’Europe s’accélérait, la tentation de s’installer toujours plus au nord augmentait la distance entre le lieu d’hivernage et les nouvelles zones de reproduction gagnées sur la glace. Se maintenir sur place les douze mois de l’année ou rester fidèle à des habitudes migratoires : le choix n’était pas aisé.

Si la tourterelle des bois continue – du moins pour l’instant (mais qu’en sera-t-il avec le réchauffement climatique ?) – de migrer au Sahel, d’autres, comme le serin cini ont rompu le cordon ombilical qui les rattachait à l’Afrique de leurs ancêtres. Certains hivers cléments leur donnent raison. D’autres années, quand la neige recouvre durablement le sol, les serins devenus sédentaires en Europe sont sans doute décimés en grand nombre. Entre la sédentarisation pure et dure et la migration absolue, des serins prennent une position mitigée en effectuant un voyage vers des latitudes méridionales situées à mi-chemin de leur Afrique originelle (bassin méditerranéen en particulier).

Dans la suite de cet article, on verra que les routes migratoires ne sont pas immuables ; que si des comportements ancestraux sont toujours à l’ordre du jour, comme il a été dit plus haut, des changements d’habitudes sont fréquents et peuvent s’inscrire dans les gènes des oiseaux en un temps très court.

(*) Toundra = lande arctique plus ou moins marécageuse ; taïga = forêt de résineux et feuillus (dont bouleaux) de la ceinture boréale.

(**) A l’inverse, l’avifaune nord‑américaine comporte un plus grand nombre d’éléments originaires des tropiques. L’examen d’une simple carte géographique nous fournit une explication : aucune barrière désertique ne s’interpose entre l’Amérique septentrionale et celle du sud ; en outre, l’isthme de Panama qui relie les deux Amériques canalise le flot de nombreux migrateurs ; enfin, l’orientation générale des massifs montagneux américains s’inscrit dans le même axe nord / sud que la migration des oiseaux. Tout est très différent dans le contexte Europe-Afrique

DES EVOLUTIONS PARFOIS RAPIDES

Ce qui précède nous a permis d’évoquer l’origine très ancienne de certaines routes migratoires, dont la genèse est à rechercher au fil des pulsations climatiques de la planète. Ce second volet prend le contre-pied de ce que nous avons dit jusqu’ici, puisque le comportement des oiseaux est capable d’évoluer rapidement en matière de déplacements saisonniers et de colonisations d’aires nouvelles.

On pouvait croire, au vu de ce que nous écrivions dans le premier volet de cet article, qu’à l’heure qu’il est, l’échiquier migratoire est figé, dans l’attente d’une nouvelle offensive de la glaciation ou d’un prochain réchauffement de l’air (qui semble effectivement la tendance).

C’est compter sans l’extraordinaire mobilité des oiseaux, déjà évoquée, et sans leur aptitude naturelle à coloniser de nouveaux domaines, pour peu qu’un coup de vent salutaire déporte leur trajectoire de vol ou que l’homme, en influant sur les milieux naturels, offre à certaines espèces de nouvelles possibilités d’implantation. Dans d’autres circonstances, la prospérité de quelques oiseaux actuels ne peut s’expliquer que par un accroissement de leur potentiel génétique (*).

Rien n’est joué, tout évolue

Trois exemples illustrent bien l’évolution ultrarapide du statut de certains oiseaux au cours du siècle qui vient de se clore. Si l’histoire de la tourterelle des bois en Europe s’est forgée à notre insu, sans doute dans le contexte post-glaciaire qui la fit quitter saisonnièrement son aire africaine d’origine (voir volet 1), l’extraordinaire extension territoriale de la tourterelle turque s’est déroulée en une poignée de décennies, sous les yeux ébahis des ornithologues.

Partie de la région des Balkans au début du XXème siècle, l’espèce progressa lentement sur plusieurs fronts, annexant peu à peu l’essentiel de l’Europe. Apparue pour la première fois en France en 1950, la population nicheuse comptait déjà entre 4 000 et 5 300 couples treize ans plus tard ! Les secrets de cette incroyable conquête ?

D’abord, une stratégie d’invasion par bourgeonnement à partir de positions préalablement conquises où les nouveaux arrivants avaient fait souche en un ou deux ans ; ensuite, une niche écologique résolument urbaine n’empiétant pas sur le domaine vital de la tourterelle des bois ; mais aussi un « pic » génétique frisant des sommets (pour preuve, des pontes observées au cœur de l’hiver et des jeunes capables de résister à des températures de -10° !).

Aujourd’hui, cette élégante tourterelle à collier est l’incontournable compagnon des moineaux et des merles dans les espaces verts de nos cités, les jardinets de banlieue et sur les toits de nos villages où les fils électriques et les antennes de télévision se sont rapidement imposés comme ses perchoirs favoris.

Trouvant près de l’homme de quoi se nourrir toute l’année, l’espèce affiche une imperturbable sédentarité, quelle que soit la météo hivernale ; mais les jeunes, sitôt émancipés, sont toujours tentés par la perspective d’espaces encore vierges qui semblent d’ailleurs de plus en plus souvent déborder sur la « vraie campagne ».

Situation comparable avec la grive litorne. Son extension territoriale à l’ouest, pour moins spectaculaire qu’elle soit, relève de la même vitalité. Arrivée en France par le Jura au début de la décennie 50, elle gagna l’Alsace-Lorraine, la Bourgogne et la Savoie dans un deuxième temps. L’étape suivante la vit s’installer dans le Massif Central et dans les Alpes méridionales.

A ce rythme, les Pyrénées seront peut-être atteintes à leur tour, puisque la progression s’effectue par bonds à grande distance suivis d’un comblement des vides laissés entre les positions avancées. Comme pour la tourterelle précédemment évoquée, la litorne paraît au meilleur de son potentiel génétique ; pour preuve cette anecdote située près du pôle : en janvier 1937, un vol migratoire de ces grives, déporté par une tempête soufflant de l’est, s’égara au Groenland où cette communauté se stabilisa, étoffant même ses effectifs en se reproduisant pendant trente années sans apports extérieurs.

La rigueur de l’hiver 1966-67 mit brusquement un terme à ce noyau de population si excentré de son berceau d’origine. Depuis lors, les séchoirs à morue où ces grives avaient pris l’habitude de se reproduire en l’absence d’arbres, attendent désespérément qu’un autre vol soit entraîné par des vents violents.

Troisième et ultime exemple (parmi d’autres existants) d’une immigration avienne observée à l’époque contemporaine : celui du héron gardebœufs, le compagnon attitré de la grande faune africaine. D’Afrique, ce petit héron blanc a gagné le sud de l’Europe, puis la Camargue à compter de 1969. Son infiltration vers le nord n’est pas terminée et l’essoufflement des rigueurs hivernales observé depuis dix ou quinze ans ouvre des perspectives territoriales avantageuses à ce conquérant devenu aussi à l’aise en compagnie des vaches normandes qu’avec les buffles du Serengeti tanzanien.

Mais l’aspect le plus spectaculaire de l’expansion du garde-bœuf est la conquête des deux Amériques à partir d’un groupuscule d’immigrants transatlantiques observés en 1915 sur le littoral guyanais. La déforestation et les vastes surfaces consacrées à l’élevage bovin ont largement favorisé sa dispersion outre-Atlantique et la constitution d’une souche autochtone. Comme le même phénomène expansionniste s’observe aussi en Asie (continent à partir duquel l’Australie a été atteinte en 1948), force est d’admettre que le héron garde-bœuf est favorisé par un accroissement récent de son potentiel génétique.

Le « mal du pays »

Les trois exemples que nous avons pris auront peut-être laissé supposer que l’élargissement de l’aire géographique d’un oiseau se traduit toujours par une coupure brutale avec ses racines. Ce n’est pas toujours vrai et un certain nombre d’espèces n’ont jamais réussi à rompre avec le continent dont elles sont issues ; y compris lorsqu’un tel attachement leur impose deux fois par an un vol migratoire considérable.

Le cas du traquet motteux nous en fournit la preuve éclatante. Ce passereau, dont la reproduction reste largement associée au substrat rocheux, niche de l’Europe occidentale (Alpes et Massif Central entre autres) à la Sibérie orientale. Chaque printemps, un petit nombre franchit le détroit de Béring pour se reproduire en Alaska. D’autres, ont colonisé le Canada et même le Groenland via les îles britanniques et l’Islande. Sitôt l’élevage des jeunes achevé, tous les traquets motteux de la planète mettent le cap vers l’Afrique, sans doute le continent d’où leurs ancêtres ont essaimé.

Cette mémoire collective est si forte qu’elle contraint les nicheurs d’Alaska à traverser toute l’Asie en diagonale (deux fois 16 000 kilomètres par an !) et aux reproducteurs groenlandais à s’aventurer tous les six mois dans un dangereux périple au dessus de l’Atlantique (bonne mère, la nature les a dotés de quelques millimètres d’aile supplémentaires pour mieux affronter les éléments !).

Une fraction importante de ces migrateurs au long cours trouverait des milieux d’hivernage adéquats en Asie méridionale, à des distances deux à quatre fois moindres que celle qui les sépare de leurs quartiers d’hiver africains. Mais pour l’heure, le code génétique des traquets motteux inscrit imperturbablement la ceinture sahélienne de l’Afrique en ligne de mire de leur migration. Il suffirait pourtant sans doute qu’une population migratrice soit déviée de sa voie habituelle par un incident météorologique majeur et qu’une tradition d’hivernage se mette en place loin du Sahel !

De la mémoire visuelle...

Ce phénomène a été constaté en France chez certaines populations de canards. Au cours de l’hiver 1978-79, une très sérieuse vague de froid affecta le nord de l’Europe, obligeant un grand nombre d’anatidés à décaler leurs quartiers d’hiver vers le sud. A cette occasion, des dizaines de milliers d’entre eux atteignirent le quart nord-est de notre pays où ils se cantonnèrent plusieurs mois sur des eaux épargnées par le gel.

Lors des saisons hivernales suivantes, une fraction de ces oiseaux revint spontanément sur les nouveaux sites, hors contexte météorologique défavorable. Ce processus est connu sous le terme de « rémanence migratoire » par les biologistes. Il y a gros à parier que l’hivernage africain de plusieurs espèces résulte d’un phénomène identique, originellement hérité de la dernière glaciation (voir le début de cet article).

L’observation des adultes par les jeunes générations constitue dans un premier temps la garantie du maintien d’une tradition migratoire. Mais, très vite, contre toute attente, l’habitude s’inscrit dans les gènes et l’instinct se substitue à l’imitation en quelques générations tout au plus. C’est ce qui ressort des travaux de la station ornithologique allemande de Radolfzell. La fauvette à tête noire, un passereau chanteur des plus communs sous nos latitudes, a servi de support à une recherche d’un intérêt fondamental pour l’étude de la migration.

... à la mémoire des gènes

Une tradition d’hivernage de fauvettes allemandes est aujourd’hui constatée dans le sud de l’Angleterre. Elle remonte à la décennie 70 et concernait 15 000 sujets vingt ans plus tard. Ce curieux quartier d’hivernage (qui suppose une trajectoire de vol orientée sud-est / nord‑ouest, au lieu du traditionnel axe nord / sud de la migration d’automne) est d’abord lié au nourrissage artificiel pratiqué en hiver par les citoyens britanniques dans leurs petits jardins d’agrément !

Quelques fauvettes égarées auront probablement découvert par hasard ce réservoir alimentaire inépuisable.

En deux décennies, l’information était déjà passée dans les gènes d’une frange non négligeable de la population allemande de fauvettes ! Les expériences conduites en laboratoire à Radolfzell ne laissent planer aucun doute : à peine sorties du nid, des jeunes fauvettes appartenant à la descendance des hivernantes anglaises s’orientent spontanément vers le nord‑ouest quand on les relâche dans un planétarium figurant la carte du ciel !

À l’évidence, en trois à cinq générations, la déprogrammation / reprogrammation génétique s’est spontanément opérée ; la consigne « cap au sud » étant effacée au profit d’un nouvel ordre de ralliement instinctif qui pourrait s’intituler « visa pour l’Angleterre ! » Il est presque certain que la contagion gagnera progressivement un nombre grandissant de fauvettes. Car l’option méditerranéenne a perdu de son intérêt pour cette population d’oiseaux chanteurs.

D’abord, le voyage au-dessus de la Manche est notablement moins long, donc plus économique sur le plan énergétique et aussi moins risqué ; ensuite, la durée de luminosité quotidienne, plus brève dans le Sussex qu’en Andalousie, permet une réaction plus précoce des hivernants à l’allongement des jours vers la fin de l’hiver.

Stimulés plus tôt, ces oiseaux sont les premiers à rentrer en Allemagne, à occuper des territoires favorables et à former des couples précoces, ce qui se traduit par un succès de la nidification sans doute amplifié, comparé à ce qu’il est chez les oiseaux qui continuent d’hiverner du côté de Nice ou d’Alger.

Insistons sur l’importance de cette découverte : elle met un terme aux croyances selon lesquelles les routes de migration des oiseaux sont toujours le fruit d’une tradition millénaire. Certaines d’entre elles sont effectivement fort anciennes. Mais il suffit parfois d’un rien – un simple facteur météorologique pouvant servir de déclencheur – pour qu’un petit nombre d’individus, confronté à une nouvelle situation, soit à l’origine d’une évolution comportementale bientôt traduite en mutation génétique.

A l’échelle de la vie d’un homme, de nouvelles routes de migration aviennes se font et se défont de manière plus ou moins visible et des oiseaux élargissent leur distribution en continu. Loin d’être figée par le poids d’une tradition plurimillénaire, la situation évolue au contraire sous nos yeux.

(*) Il faut se souvenir que le renouvellement des formes de vie est continu depuis trois milliards d’années sur la terre. Etant passées par une période de prospérité génétique, les espèces sont tôt ou tard appelées à connaître une phase de déclin, puis à disparaître au profit de nouvelles formes mieux adaptées.

Eléments de réponses à quelques questions récurrentes .......

Deux précédents volets nous ont permis de situer le phénomène migratoire dans sa réalité spacio-temporelle : des habitudes historiquement ancrées dans les gènes de l’avifaune y cotoient des évolutions comportementales clairement perceptibles à l’échelle de la vie humaine. Le présent article aborde quelques interrogations classiques sur les modalités pratiques de la migration.

La migration des oiseaux resta longtemps un insondable mystère pour l’esprit humain. Des siècles durant, l’horizon des hommes n’excéda pas la bourgade où le paysan venait écouler ses récoltes. Au mieux (au pire !), faisait-il connaissance avec des provinces étrangères lors des épisodes guerriers dans lesquels l’entraînaient des princes avides de pouvoir.

Pour nos aïeux confinés dans un espace géographique restreint, il était tout simplement impossible d’imaginer qu’un passereau de 20 grammes puisse, à la simple force de ses ailes, gagner des contrées lointaines habitées par des hommes à la peau mate dont la description était donnée par quelques courageux navigateurs. D’éminents penseurs comme Linné affirmaient encore au XVIIIème siècle que les hirondelles s’immergeaient en octobre dans la vase des étangs pour n’en ressortir qu’au mois d’avril !

C’est dire si les connaissances que nous avons de la migration des oiseaux sont récentes ! Malgré les progrès fulgurants enregistrés en une cinquantaine d’années grâce à des techniques modernes d’investigation, bien des mystères demeurent encore aujourd’hui. Mais les certitudes acquises ne font que renforcer un peu plus le caractère tout simplement prodigieux des déplacements des oiseaux.

Eviter la panne d’essence

Lorsque la période de nidification a pris fin, de nombreuses espèces

migratrices entreprennent de muer : d’où ces été silencieux au cours desquels les oiseaux se tiennent muets dans les frondaisons ; leur énergie étant tout entière mobilisée par le renouvellement des plumes.
L’étape suivante, pour une majorité des oiseaux qui s’apprêtent à partir, est de fabriquer des tissus graisseux en s’alimentant plus que d’ordinaire.

Certaines espèces insectivores en été deviennent alors friandes de baies. Un tel régime baccivore est riche en hydrates de carbone et pauvre en protéines ; ce qui facilite le dépôt graisseux sous-cutané chez les candidats au départ.

Car la graisse constitue l’indispensable carburant des migrateurs qui se déplacent en battant des ailes (à la différence des planeurs). Son intérêt est double : elle fournit les calories nécessaires à un effort important ; et elle hydrate le corps en libérant de l’eau dans l’organisme (processus vital chez un oiseau n’ayant pas la possibilité de s’abreuver pendant plusieurs jours : cas des espèces traversant la mer, le désert ou migrant d’une traite).

A raison d’un gain de graisse de l’ordre de 0,30 g / jour, un passereau du type fauvette acquiert les stocks énergétiques requis en un mois. Son poids passe pratiquement du simple au double pendant cette période. Même accroissement pondéral chez le bécasseau qui, en quittant le Banc d’Arguin de Mauritanie, où il vient de passer l’hiver, pèse 230 g au lieu des 90 à 120 g qu’on lui connaît en été sur la toundra lapone ou sibérienne.

Notre traquet motteux des deux précédents volets qui, au départ du Groenland, propulse au-dessus de l’Atlantique nord ses 40 g, n’en pèse plus que 27 lors de son escale en Grande-Bretagne. Encore convient‑il de préciser que les 13 g manquants sont relevés par vent favorable ; la perte pondérale pouvant avoisiner 20 g si le vent contrarie son vol. D’autres traquets appartenant à la même population groenlandaise choisissent de gagner l’Espagne en diagonale et sans escale, ce qui représente un vol transatlantique de 3 000 km.

Par temps calme, et à raison d’une vitesse horaire de 40 km, l’étape couverte d’une traite représente le chiffre effarant de 75 heures sans se reposer ! Qu’un léger vent contraire freine la progression et le temps de vol s’allonge encore, obligeant l’oiseau à puiser un peu plus dans ses réserves, jusqu’à l’inévitable panne de carburant…

Combien de tournepierres, barges rousses et autres courlis finissent ainsi engloutis dans les vagues de l’Atlantique ; combien de bécassines des marais, chevaliers aboyeurs, bécasseaux variables reçoivent le sable du Sahara pour dernier linceul ? Et combien de petits passereaux de nos forêts tempérées n’atteignent jamais leur but ? Des centaines de milliers par année comme on peut aisément l’imaginer !

Horloge interne et boussole high-tech

Beaucoup de migrateurs saisonniers réagissent à la durée de l’ensoleillement qui faiblit lorsqu’arrive l’automne. Ils entrent dans ce qu’on nomme l’ « agitation migratoire » : si on les enferme à l’intérieur d’un espace clos, dans une optique expérimentale, ils s’orientent nerveusement en direction de la voie qui leur est innée. Ce phénomène se poursuit plus longtemps chez les espèces à migration trans-continentale que chez les oiseaux se déplaçant à faible distance.

L’orientation des oiseaux à la trajectoire du soleil, le guidage à la position des étoiles sur la carte déployée du ciel sont des faits bien réels mais ne suffisent pas à tout expliquer. Un élément essentiel vient compléter ces paramètres visuels : la réaction des oiseaux au champ magnétique de la Terre ; une notion à laquelle notre propre perception reste insensible.

Cette capacité à réagir au champ magnétique terrestre autorise le vol migratoire par nuit sans lune et ciel nuageux. On situe les organes sensibles au champ magnétique dans les yeux des oiseaux et sur la mandibule supérieure de leur bec ! Dotés de cette formidable faculté, les migrateurs sont à même de localiser les points cardinaux, où qu’ils se trouvent sur la Terre.

Certaines espèces minoritaires, comme les grands albatros de l’océan antarctique, seraient aussi dotées d’un odorat spécifique pour retrouver leur chemin à travers l’immensité des étendues salines qu’ils parcourent à longueur d’années au ras des vagues.

On pense également que les infrasons, la force centrifuge, la pression atmosphérique, la lumière polarisée peuvent constituer d’autres auxiliaires du vol migratoire. Mais tout ceci n’est encore que suppositions…

La « technologie embarquée » par les oiseaux migrateurs relève de l’inné, mais profite de l’expérience du vécu, au moins chez un certain nombre d’espèces. La « carte » dont les jeunes étourneaux sansonnets sont porteurs à la naissance est affinée par l’apprentissage. Lors de la première migration d’automne, les étourneaux juvéniles ne possèdent rien de plus qu’une direction de prédilection gravée dans leurs gènes et un signal automatique (qu’on peut qualifier d’horloge interne) qui leur dicte combien de temps ils doivent voler sur cet axe prédéfini.

Des étourneaux originaires de la Baltique, capturés en Hollande pendant leur trajet nord-sud, furent relâchés en Suisse et suivis par le biais des reprises de bagues, nombreuses chez cette espèce d’oiseau-gibier. On s’aperçut que les jeunes poursuivirent leur vol, conformément à la direction innée, mettant le cap vers la Provence et l’Espagne ; tandis que les adultes rectifièrent leur orientation en volant sur un axe est-ouest qui les ramena dans le nord de la France et en Angleterre où les populations baltes de l’espèce possèdent leurs quartiers d’hiver habituels.

Cette étonnante disparité comportementale entre jeunes de l’année migrant pour la première fois et adultes ayant déjà voyagé prouve de façon éclatante que chez certaines espèces migratrices, la « carte » évoquée plus haut s’affine par imitation des aînés et que la localisation du premier site d’hivernage s’imprime en eux pour toujours.

Les oies sauvages voyagent aussi en familles. Mais le contre-exemple absolu est figuré par le coucou gris, cet oiseau parasite élevé par des parents adoptifs qui sont souvent des sédentaires ou des migrateurs modestes : troglodyte, accenteur mouchet, pipit farlouse, rougegorge, bergeronnette grise… Au stade de son sevrage, et en l’absence de ses véritables géniteurs, le jeune coucou s’élance seul dans le ciel pour gagner l’Afrique tropicale, sans recours aux générations précédentes de ses semblables.

Des migrateurs nocturnes en grand nombre

La plus grande partie des passereaux insectivores (comme les gobemouches, les rougequeues, les traquets, mais pas les hirondelles) voyagent de nuit, bien que la majorité d’entre eux aient des moeurs résolument diurnes le reste du temps. Manifestement, les déplacements dans l’obscurité sont avantageux, sans quoi cette inversion de leurs habitudes aurait disparu depuis bien longtemps. Il n’est pas déraisonnable de penser qu’en se déplaçant de nuit, les oiseaux évitent la déperdition calorique liée aux turbulences de l’air en plein jour et bénéficient en plus d’une certaine fraîcheur.

Chez l’alouette des champs, le pic migratoire s’observe pendant la première moitié de la nuit. Par la suite, après plusieurs heures de calme plat, un léger regain des passages se dessine peu avant le lever du jour.

La plupart des migrateurs nocturnes n’évoluent pas en formations serrées, mais volent isolément ou en groupe lâches, peut-être pour éviter de se percuter dans le noir. Afin de garder le contact entre eux, ils lancent régulièrement des cris de ralliement caractéristiques : « siiiiib » étiré de la grive mauvis au-dessus des villes, « tluititit » trisyllabique du chevalier cul-blanc descendant de la voûte céleste, croassement râpeux du bihoreau gris…

Un migrateur polyvalent comme l’étourneau migre en solitaire quand il fait nuit, mais se regroupe à quelques dizaines d’individus lorsqu’il vole le jour (à noter que ses regroupements crépusculaires, qui peuvent engager plusieurs millions de sujets, relèvent de dortoirs locaux et n’appartiennent nullement à la migration active).

Le ramier, migrateur diurne et communautaire par excellence, vole surtout le matin, interrompant en principe sa progression vers la mi‑journée. S’il consent à reprendre la voie des airs un peu avant la tombée du jour, c’est néanmoins sans l’élan des premières heures de la matinée.

Les fringilles (pinsons, chardonneret, verdier, tarin, serin, venturon…) sont d’autres migrateurs diurnes classiques.

D’une façon générale, les passages observables en journée relèvent d’espèces chez qui la distance à couvrir n’a pas l’ampleur d’un vol transcontinental. Mais ceci n’est valable que pour les oiseaux battant des ailes. Car chez les planeurs, tels que les grands rapaces et les cigognes, la recherche d’ascendances thermiques et de couloirs d’air chaud qui autorisent le vol à voile ne peut avoir lieu que de jour.

A quelle hauteur…

Parler de l’altitude de la migration revient à évoquer une variété infinie de situations liées aux conditions atmosphériques et à la topographie ; deux facteurs bien connus des observateurs de palombes sur les cols pyrénéens.

D’après les images enregistrées sur les écrans des radars, l’altitude moyenne des migrateurs serait comprise entre 1 000 et 1 600 m ; mais nombreux sont ceux qui voyagent aussi entre 100 et 300 m de hauteur. Si le survol de la mer et des côtes est souvent rasant, des oies ont été notées traversant l’Himalaya à près de 6 000 m d’altitude.

Indépendamment des reliefs, la hauteur de vol peut s’avérer considérable : 8 000 m serait le plafond maximal enregistré à ce jour. A cette altitude, la température descend à -30° et le taux d’oxygène se raréfie de 60 %, au point que nos alpinistes mettent leur vie en danger quand ils gravissent à petits pas les plus hauts sommets de la planète. Les oiseaux, quant à eux, continuent de battre des ailes dans ce froid polaire et sans assistance respiratoire : comment font-ils pour résister ? Mystère…

Quelques constantes qu’il est intéressant de noter ici : la nuit, les oiseaux empruntent des corridors plus élevés que le jour. Même différence entre le printemps et l’automne. Chaque famille avienne présente aussi ses particularités : les limicoles restent fidèles à une altitude moyenne, alors que les passereaux infléchissent ou augmentent à volonté leur position par rapport au niveau du sol, tenant compte de la hauteur des vents arrière qui les favorise.

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… et à quelle vitesse ?

En l’absence de vent, un rossignol est capable de voler entre 25 et 40 km / heure ; et un canard chipeau atteint, dans les mêmes conditions, une vitesse de 60 à 70 km / heure. Mais par vent arrière, les performances peuvent s’amplifier (des valeurs de 180 km / heure sont citées dans des cas extrêmes). A contrario, des vents de face ou latéraux font chuter la moyenne. Et il arrive que des migrateurs fassent du surplace ou même reculent, si la force d’un vent contraire devient supérieure à leur propre vitesse de vol.

En automne, il est fréquent qu’une météo calamiteuse bloque l’ensemble du phénomène migratoire pendant plusieurs jours, voire une semaine ou plus. Le rush qui s’ensuit, lorsque les conditions redeviennent propices, peut donner lieu à des passages spectaculaires, en particulier le long des vallées et des côtes, et plus encore sur les cols qui canalisent le flux des oiseaux désormais pressés de rattraper le temps perdu

En fait, le challenge de l’oiseau migrateur est de trouver un subtil équilibre entre ses performances physiques, un certain « timing » et la distance à couvrir ; avec une variable importante (la météo) et des obstacles géographiques qui restent immuables (montagnes, étendues d’eau, déserts).

RECORDS DE DISTANCE

Avec ses 35 000 km annuels, la sterne arctique se hisse sur la plus haute marche du podium dans la catégorie « grands voyageurs ». Son vol migratoire, qui la conduit de l’un à l’autre des deux pôles, lui fait décrocher une autre sorte de record du monde : celui de l’être vivant qui bénéficie du plus grand ensoleillement au cours de sa vie !

20 000 km par an : telle est la performance de certains limicoles et de petits passereaux entre la Sibérie et l’Afrique tropicale. Ce n’est déjà pas si mal, surtout si l’on songe qu’avec une durée de vie moyenne de 8 à 10 ans, un modeste bécasseau de 23 g est programmé par la nature pour effectuer jusqu’à 200 000 km (l’équivalent d’un moteur diesel !). En combien de millions de battements d’ailes ?

Yves Thonnérieux