La marche de l’empereur
L’invité d’ornithomedia.com : Luc Jacquet
INTERVIEW du REALISATEUR du FILM "La marche de l’Empereur"
Ornithomedia.com a interviewé Luc Jacquet, réalisateur du très beau film La Marche de l’Empereur présentant le long trajet des Manchots empereurs (Aptenodytes forsteri) vers leurs sites de reproduction au coeur du continent Antarctique. Ce long-métrage est sorti sur les écrans français le 26 janvier 2005.
.Invité : Luc Jacquet - Etudes en ornitho-écologie polaire pour le CNRS - Chef-opérateur du film "Le congrès des pingouins", de H.U. Schlumpf et de plusieurs autres oeuvres - Réalisateur de documentaires sur entre autres les tiques, les oiseaux, les serpents ou les orques - Réalisateur du long-métrage La Marche de l’Empereur.
Abstract
Interview of Luc jacquet, Director of the film "The Emperor’s Journey", describing the remarkable journey of thousands Emperor Penguins (Aptenodytes forsteri) from the deep blue security of their ocean home to the Antarctica’s desolate interior, a region so bleak, so extreme, it supports no other life. In single file the penguins march, blinded by blizzards, buffeted by 250 k.p.h. gales. Resolute, indomitable, driven by the overpowering urge to reproduce, to assure the survival of the species.
L’interview
Luc Jacquet, cinéaste animalier
1- Vous avez fait des études d’ornitho - écologie : pourriez - vous nous en dire plus ?
Luc Jacquet Voici mon parcours : maitrise de biologie des organismes et des populations à Lyon plus pas mal de stages sur le terrain, écologie aquatique, bio des populations sur une population de marmottes en Vanoise, ornithologie sans être passionnelle, plutôt naturaliste "touche à tout" et vagabond.
2- En ayant parcouru votre site web, nous avons noté que vous étiez passionné par les Pôles : pourquoi ?
Luc Jacquet : j’aime le défi que représente les milieux extrèmes, je suis depuis toujours passionné de neige et de montagne, les pôles ont été la suite" logique " et les hasards de la vie ont fait le reste.
3- Est-ce le succès du film Le Peuple Migrateur qui vous a motivé pour La Marche de l’empereur ?
Luc Jacquet : pas vraiment ! j’ai écrit la marche de l’empereur en 2000 le peuple ne devait pas être sorti (?) et je n’ai pas aimé ce film sans histoire et sans but, question de goût bien sûr mais ça a été loin d’être une source d’inspiration. Toutefois le peuple a confirmé l’intérêt du public pour ce genre de film, ce qui est forcément profitable à tous les auteurs qui puisent leur inspiration dans la nature.
4- Avec quels ornithologues ou organismes avez-vous travaillé pour réaliser ce film ?
Luc Jacquet : j’ai beaucoup travaillé avec un ami, Christophe Barbraud du CNRS de Chizé en plus de la bibliographie scientifique publiée "classique"
5- D’autres espèces de manchots (royaux, Adélie, ...) fréquentent-elles la même région ?
Luc Jacquet : les Manchots d’Adélie (Pygoscelis adeliae) sont également nicheurs à Dumont d’Urville durant l’été austral.
6- Existe-il des menaces sur le Manchot empereur ? Comment évoluent les populations ?
Luc Jacquet : les populations ont subi un très net déclin dans les années 70, elles sont stables depuis
7- A quel pays appartient la zone où la colonie a été filmée ?
Luc Jacquet : les images ont été faites à Dumont d’Urville, en Terre Adélie, zone de revendication territoriale française, sur le bord du continent Antarctique.
8- A-t-on finalement élucidé la façon dont les petits et les adultes arrivent à se reconnaître par la voix malgré le bruit de fond assourdissant ?
Luc Jacquet en action
Source : Buena Vista International
Luc Jacquet : voir à ce sujet les travaux publiés par Pierre Jouventin et Patrick Robisson notamment.
Pierre Jouventin a répondu à cette question dans une interview sur Arte le 13 mars 2001 : "il existe trois types de cris, c’est ce que j’ai étudié au tout début pendant ma thèse sur la communication chez les manchots. IL existe des cris de contact, pour se retrouver entre eux. Egalement des cris agressifs, et des cris de parades, des chants. Ces derniers sont beaucoup plus complexes car ils contiennent des informations sur l’espèce, l’individu et le sexe. Il existe une sorte de signature vocale, le HAN-HAN-HAN-HAN qu’ils émettent. On a montré que, quand on enregistrait une partie de celui-ci et qu’on repassait le cri à son poussin, ou bien à son conjoint, il suffisait de deux-dixièmes de seconde pour qu’il l’identifie. Ce qui est vraiment très court, car on a du mal nous-mêmes à être sûrs que le cri est émis ! Par contre, on a montré que l’individu n’entendait pas à plus de 10-12 mètres et, que si le partenaire criait 6 dB au-dessous de l’énorme bruit de fond d’une colonie, les deux oiseaux parviennent à identifier le cri. Ceci-dit, passé 14 mètres, il y a un tel bruit qu’ils n’arrivent plus à s’entendre.
9- Il y-a-t-il souvent des erreurs de reconnaissance ?
Pour cette question, nous avons pris connaissance de l’étude "Penguins use the two-voice system to recognize each other" de Thierry Aubin, Pierre Jouventin et Christophe Hildebrand (The Royal Society). Il existe un système de cris à deux fréquences (haute, pour une courte propagation et basse, pour une bonne propagation et transmettre beaucoup d’informations). Ces deux parties du cri, combinées avec leurs harmonies respectives, permettent une identification assez fiable. C’est un système unique dans le monde animal.
10- Pourquoi le Manchot empereur est-il la seule espèce de manchot à nidifier si loin de l’océan ? Le Manchot royal, espèce proche, n’a pas ce type de comportement ?
Luc Jacquet : le Manchot royal (Aptenodytes patagonica) ne niche pas en Antarctique mais sur les plages sub-antarctiques exemptes de glace. L’empereur recherche des zones de banquise stable durant tout l’hiver éloignées du rivage friable du continent.
11- On voit brièvement deux prédateurs de la colonie, le Pétrel géant et le Labbe antarctique : pourquoi ne pas avoir donné leurs noms exacts ? Ne croyez-vous pas avoir un peu caricaturé leur rôle de "méchants" ? Nichent-ils dans le même habitat que les Manchots empereurs ?
Luc Jacquet : seul le Pétrel géant (Macronectes giganteus) est présent à l’image, je ne crois pas avoir caricaturé son rôle mais plutôt avoir mis la pédale
douce sur les scènes de carnage auxquelles on peut assister tous les jours durant l’émancipation des poussins empereurs sur la colonie. je ne prends pas partie pour l’une ou l’autre espèce assurément, mais ce film raconté du point de vue du manchot expose cette version des faits.
12- Que conseilleriez-vous à nos visiteurs qui voudraient aller observer les oiseaux de l’Antarctique ?
Luc Jacquet : pas facile sans l’aide de croisières hors de prix ou d’une mission précise sur les bases scientifiques !
13- Peut-on utiliser des jumelles ou une longue-vue avec les températures extrèmes qui règnent en Antarctique ?
Luc Jacquet : sans problème, l’air très sec ne produit pas de buée et le froid reste raisonnable (- 40°C).
14- Le Léopard des mers, que l’on voit dans le film, est-il un prédateur important pour le Manchot empereur ?
Luc Jacquet : sans aucun doute, les empereurs redoutent sa présence dès qu’il y a de l’eau apparente entre les plaques de banquise, on a des images très impressionnantes de léopard qui brise la banquise.
15- Pourquoi avoir choisi de mettre des voix d’acteurs sur certains oiseaux ? Ne craignez-vous pas que cela risque de donner un côté artificiel ou anthropomorphique ?
Luc Jacquet : cette histoire ne va pas de soi, on ne comprend pas simplement en regardant les images. Il fallait trouver un moyen narratif autre
qu’une voix off classique " -venue du ciel - dont je ne voulais pas, il a donc fallu trouver un type "nouveau" de narration …
16- Comment avez-vous choisi les acteurs (NDLR : Romane Bohringer, Charles Berling et Jules Sitruk) qui commentent l’histoire ?
Luc Jacquet a répondu à cette question dans une interview publiée sur le sitehttp://www.lequotidienducinema.com/, dont voici un extrait : "Je voulais des gens qui reflètent une image du "type bien"parce que pour moi les manchots sont des gens biens. Je voulais des voix qui soient typées et qu’on ait pas trop entendues de cette manière. On a beaucoup réfléchi. On connaissait quelqu’un qui était en tournage avec Romane. Elle est arrivée avec un enthousiasme débordant - quand elle met de l’énergie quelque part, c’est pas à 20 % ! Charles a réagi d’une manière un peu plus distanciée parce que le personnage n’est pas le même mais il était autant emballé par le projet. Je voulais aussi des gens qui viennent à la fois du cinéma et du théâtre et qui soient capables de faire passer l’émotion des mots et du texte. Cela m’a beaucoup aidé pour ce métier que je ne connaissais pas qui était la direction d’acteur. Ils m’ont donné exactement ce que je voulais. Et je ne vous parle pas de Jules qui doit venir d’une autre planète ou qui a sans doute été acteur dans une autre vie ; il est arrivé avec sa simplicité et son talent. Il avait une lourde responsabilité : c’est lui qui clôt le film. Première prise : la bonne.
17- Comment avez-vous choisi la musique d’Emilie Simon ? Une musique était-elle nécessaire d’après vous ?
Luc Jacquet a répondu à cette question dans une interview publiée sur le sitehttp://www.lequotidienducinema.com/, dont voici un extrait : "Je ne voulais pas de musique symphonique, je voulais travailler avec de la musique actuelle. Je voulais aussi une musique dénuée de références culturelles, un univers qui ne trahisse pas cette virginité. Yves, un des producteurs du film, m’a dît qu’il connaissait quelqu’un en train de travailler sur la glace. Effectivement, Emilie Simon rentrait d’un voyage dans les Alpes où elle avait samplé des bruits de glaçons qui s’entrechoquent, des pas dans la neige, etc… On se rencontre, et c’était une évidence. Par le plus grand des hasards, on s’est retrouvé sur ce projet.
18- Avez-vous une anecdote amusante sur le tournage à nous raconter ? Quelle a été votre plus mauvais souvenir de tournage et le meilleur, ou le plus émouvant ?
Luc Jacquet : je vous renvoie aux nombreuses interviews que j’ai données où j’ai abondamment répondu à ces questions.
19- Quel est le message principal du film ?
Luc Jacquet : la nature est source d’émerveillement, prenons notre temps de l’admirer, de l’observer, et de nous laisser gagner par les rêves, la beauté et les histoires qu’elle nous suggère. la nature en soi ne veut rien dire, C’est le rêve de l’homme qu’il faut protéger,
20- Connaissiez-vous Ornithomedia.com ? Qu’en pensez-vous ?
Luc Jacquet : je ne connaissais pas encore mais j’irai vous rendre visite.
Mr Luc Jacquet , nous vous remercions d’avoir bien voulu répondre à nos questions.
L’INVITE d’Ornithomedia .com : André Boussard - Son avis
Qui est André Boussard ?
(anboussard56@gmail.com) est un visiteur régulier d’Ornithomedia.com, qui nous a déjà transmis plusieurs rapports de voyages ornithos et qui a "baigné’ dans le monde du cinéma en fondant en 1982 une association "Ciné Détente Rural" dont le but a été de réintroduire le 7ème art itinérant dans cent vingt communes de Midi-Pyrénées.
Son point de vue
André Boussard a bien apprécié le film La Marche de l’Empereur
"N’attendez pas, pour le découvrir, que ce film soit présenté, dans le meilleur des cas, dans six mois par la télévision.
Le grand écran magnifie l’ampleur des décors infinis de l’Antarctique et restitue leur profondeur de champ. Les panoramiques lents, les arrêts fixes sur image sont au rythme de cet univers de glace dont la caméra scrute les détails.
Les gros plans serrés sur les oiseaux avec leur plumage saisi par le givre et la glace vous permettent d’appréhender la rigueur de ce blizzard qui pulvérise la neige à plus de 200 km/heure par moins 90 degrés.
De grands moments d’émotion aussi. Plusieurs sont très forts, tel celui présentant cet œuf fêlé, échappé par mégarde, qui devient pétrifié par le grand froid, en quelques secondes, une frise de glace en ouvrant la coquille ou encore cette femelle qui secoue en vain son petit, mort et qui vole un poussin à une autre femelle à coté.
Pendant un an, Luc Jacquet et son équipe, dans des conditions extrêmes ont emmagasiné les images sur pellicule 35 m/m. Ils n’ont connu leur réussite qu’à leur retour et après développement.
Mais quel résultat ! ! Le montage en a fait un document varié dans son rythme, dans ses images et le son pris en situation, la musique ajoutent à la magie de l’œuvre.
Ce film est un enchantement qui, de plus, force l’admiration pour cet oiseau qui a développé une telle intelligence de comportement et d’adaptation physiologique exceptionnelle au delà des limites.
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Les commentaires sont discrets, de bon ton. On pourra leur reprocher leur caractère un peu simpliste, anthropomorphique par endroits, sans apport scientifique suffisant. Cela peut-être dit mais c’est sans tenir compte de la volonté du réalisateur de signer un document grand public à cible très large ("enfants à partir de 5 ans" selon les affiches). Le commentaire est donc adapté à ce choix, à ce parti pris. C’est au réalisateur de choisir non aux censeurs qui imaginent faire autre chose des images.
Allez vite voir ce film sur GRAND ECRAN en salle de cinéma, la TV plus tard ne saura que vous rappeler "la magie de la première fois", c’est là sa limite.
Et ne boudez pas votre plaisir en essayant d’imaginer quel commentaire vous auriez voulu y trouver. Dites vous que c’est une œuvre à déguster telle quelle.{}
André Boussard.



