Colverts et Bernachoies.
L’action se passe sur le plan d’eau de Saint Nicolas de la Grave (Tarn et Garonne) qui représente 400 hectares en aval du confluent Garonne-Tarn.
Contre la berge, non loin de l’Observatoire où se retrouvent les ornithos du coin, un groupe de 15 canards Colvert (Anas platyrhynchos) (8 mâles et 7 femelles) somnole, bercé par les petits mouvements d’eau dans le joyeux et léger bruit du clapotis.
Survient sur l’eau un groupe de neuf oiseaux qui se dirige à bonne allure de pattes, vers l’endroit où sont les canards...La rencontre des huit Bernaches du Canada (Branta canadensis) (ça y ressemble en tous cas) et de l’Oie cendrée, (Anser anser) était inévitable avec le groupe de Colverts
J’attendais, l’oeil rivé au viseur, mais rien ne se passait, l’eau seulement se ridait repoussée par les bréchets de l’escadre......quand brusquement,lorsque les deux groupes ont été à moins de cinq mètres,les paisibles
canards (les mâles) par de vigoureux coups de pattes s’appuyant sur l’eau, se sont interposés entre les envahisseurs et les femelles et se sont figés .
Et pas n’importe comment...ils ont réalisés à huit un véritable "mur" l’un derrière l’autre,présentant le flanc, perpendiculaire au groupe qui s’avançait. Celui-ci s’est stoppé net et ses membres se sont dispersés..
Ce sont des Bernaches du Canada ?
Mur de canard Colvert mâle protégeant les femelles, dispersion du groupe des "assaillants".......
La photo ci-dessus montre une dispersion plus grande des deux groupes .....l’un des mâles canard, qui dès le début a été en avant ,a le bec ouvert comme le font les jars lorsqu’il manifestent leur hostilité.
Il semblerait que chez les canards aussi il y ait des mâles dominants capables d’hostilité affichée en cas de nécessité.. Le groupe reformé repart dans la direction d’où il est venu
Un groupe de quoi ?
Il s’agit d’un groupe d’hybrides Bernache du Canada X Oie cendrée avec les adultes parents.
Vous avez remarqué que les sept membres de la descendance présentaient :
– un aspect global proche des Bernaches du Canada
– une dimension de cou variable plus ou moins ramassé ou élancé, il s’ensuit un port de tête plus ou moins élevé.
– alors que la Bernache parent a la jugulaire blanche typique de l’espèce,la descendance présente sur les joues des à-plats de forme ronde plus ou moins régulière blanche mais nuancés d’un léger brun,comme les juvéniles de l’espèce.
– le bec, rosé clair à pointe noire rappelle celui de l’oie cendrée.(à l’exception d’un sujet au bec presque noir comme les Bernaches)
– pour trois sujets la présence d’une protubérance ronde plus ou moins importante sur le sommet de la tête. On remarque la même excroissance sur la tête de l’oie cendrée.
Yves Thonnérieux, consulté, pense qu’il ne peut s’agir d’un abcès et considère que c’est un élément anatomique de l’un des parents transmis à plusieurs jeunes. Un oie cendrée de souche pure ne porte pas cette excroissance, il y a donc gros à parier que cette oie était elle-même issue d’un croisement ayant donné cette curieuse bosse occipitale qui apparaît partiellement dans la génération suivante.
Ce couple Bernache du Canada - Oie cendrée avait été repéré par Marien Fusari sur le plan d’eau
de St Nicolas de la Grave en mars 2004.Sa présence régulière est attestée pendant tout le printemps.
Le suivi de Jean Claude Miquel de la "Société de Sciences Naturelles de Tarn-et-Garonne" a permis de
déterminer, lors des parades nuptiales, que la Bernache était le mâle. Elle était munie d’une bague à
la patte droite ce qui pourrait indiquer une origine récente de captivité même si quelques colonies
artificielles de Bernaches existent en France.
L’oie cendrée, précise Jean-Claude Miquel, ne porte pas de bague au tarse,ce qui exclue certainement
une provenance directe de captivité. Elle pourrait être issue de l’une des petites populations artificielles
et sédentaires françaises.
Rappelons que la Bernache du Canada a été introduite en Angleterre au XVIII ème siècle comme
oiseau d’ornement des pièces d’eau puis en Suède en 1953.Cette espèce est en pleine expansion
et se reproduit actuellement sur plusieurs sites français avec un effectif total avoisinant les 200
couples, en particulier sur le Bassin d’Arcachon (Parc Ornithologique du Teich).
L’oie cendrée,bien que largement répartie dans la zone paléarctique,ne niche en France que dans
quelques sites avec une population issue de quelques sujets introduits à partir de 1956,même si
quelques oiseaux sauvages en provenance d’Europe du Nord renforcent épisodiquement les
groupes introduits par l’homme.
L’effectif reproducteur avoisine actuellement la centaine de couples.Plusieurs petits noyaux
reproducteurs se situent sur la côte Atlantique.
C’est le 12 juin 2004 que l’unique poussin hybride du couple a été vu sur îlot le plus en aval du plan
d’eau, avec ses parents ; sa croissance sera suivie tout l’été. Il présente la même morphologie que
ceux que nous observons cette année 2005 plus féconde pour le couple.
Jean-Claude Miquel a remarqué qu’en vol les rémiges primaires dévoilent une large plage blanche,
motif qui ne se retrouve ni chez l’oie ni chez la Bernache.
Cette hybridation est-elle fréquente ?
La Bernache du Canada, espèce non indigène, échappée de captivité, est en effet sujette à hybridation
en captivité,avec plusieurs espèces des genres Branta, Cygnus, Anser, Alopochen aegyptiacus et plus
rarement à l’état sauvage avec Anser caerulescens -l’Oie des neiges.
Pour ce qui concerne des hybridations proches de celles de St Nicolas, citons celle que signale Philippe
Schepens(1) observée en Zélande près de la frontière belge sur le résultat de l’hybridation Bernache du Canada X Oie rieuse Anser albifrons. également observée par David Rousseau le 23-03-2000 à
St Quentin-en-Yvelines .Le 18 septembre 2001, François Sueur a signalé une hybridation dans la Somme
identique à celle de St Nicolas.
(1) Responsable des bagueurs du programme "Zeebrugge" de l’Institut Royal Belge des Sciences Naturelles
Bibliographie :
– Données Jean-Claude Miquel "Société de Sciences naturelles de Tarn-et-Garonne"
– Maurin H. "Inventaire de la Faune de France" .Ed Nathan
– Yeatman-Berthelot D. et Jarry G. 1994 "Atlas des oiseaux nicheurs de France.
– Del Hoyo J. Ellioth A. et Sargatal J. "Handbook of the birds of the World" Vol. 1-Lynx Edicions Barcelona
André Boussard



